Roger Scruton, “De l’urgence d’être conservateur”

L’Artilleur (Editions du Toucan), Paris, 2016

Préface et traduction de Laetitia Strauch-Bonart

Voilà une erreur réparée ! Ou plutôt, un incompréhensible retard rattrapé. La parution en français, pour la première fois, d’un ouvrage majeur de Roger Scruton où il expose sa vision du conservatisme. Ce nom ne vous dira peut-être pas grand-chose, et pourtant Scruton est l’un des plus grands philosophes conservateurs de notre temps. Que cet auteur prolifique –  une quarantaine d’ouvrages à son actif sur des sujets aussi variés que la politique, la musique, la chasse, le désir ou l’écologie – n’ait pas été sérieusement traduit en français continue de m’étonner. Certes, deux ouvrages, l’un sur le vin et l’autre sur Spinoza, l’ont été, mais le premier ne parle pas vraiment politique quand le second reste une lecture d’un autre philosophe. Rien du conservatisme scrutonien n’était donc véritablement connu en France jusqu’à aujourd’hui.

Je parle d’étonnement, mais suis-je au fond si étonnée ? Scruton n’est pas le seul penseur conservateur britannique à être peu connu en France. Quid de Thomas Carlyle, John Ruskin, Benjamin Disraeli, G.  K. Chesterton, ou plus récemment John Gray ? Surtout, on connaît à la rigueur le conservatisme britannique littéraire, celui de T. S. Eliot, mais pas le conservatisme proprement politique. La France se targue d’être une grande nation intellectuelle, mais c’est à double tranchant : elle peut être curieuse, mais elle peut aussi se montrer hautaine. Nous avons inventé le mot « intellectuel » et avons dès lors tendance à penser que notre pays est le seul à les voir éclore, ces intellectuels, à les entretenir et à les chérir. S’y ajoute peut-être un fond de rivalité franco-britannique. Enfin, si certains penseurs britanniques ont bien été traduits en français, ils l’ont été bien davantage quand ils étaient de gauche. Eric Hobsbawm, E.  P. Thompson et Perry Anderson ont ainsi rejoint sans mal notre panthéon littéraire. Il faut dire que les conservateurs britanniques ont touché des points sensibles de notre culture politique : Edmund Burke, le père du conservatisme moderne, s’est fait connaître dans toute l’Europe en 1790 en critiquant la Révolution française dans ses Réflexions sur la Révolution de France. Friedrich Hayek, qu’on peut considérer comme un libéral conservateur, voyait lui dans le socialisme le meilleur chemin vers la servitude. En France, qu’il vienne d’ici ou d’ailleurs, le conservatisme a mauvaise presse : quand pour certains tout commence à la Révolution française, que la liberté ne se conçoit que comme table rase, et que le Progrès et le progressisme jouent le rôle de religion moderne, on comprend que le « conservatisme » peine à exister. Sa diffusion a rencontré d’autant plus d’obstacles que le progressisme était majoritaire dans les milieux intellectuels. Même au Royaume-Uni, le conservatisme a pu être ostracisé par l’intelligentsia. Dans les années 1980, l’antithatchérisme était de rigueur dans les cercles érudits et la Nouvelle Gauche régnait sur l’Université. Scruton, alors maître de conférences à Birkbeck, fatigué des attaques de ses collègues et de certains étudiants, décida de mettre fin à sa carrière universitaire. Il avait eu le malheur, entre autres tares, de critiquer les vertus du multiculturalisme intégral. Sa seule alliée, à l’époque, était la pieuse et conservatrice femme de ménage italienne du département de philosophie. Les temps ont changé et, d’une certaine façon, il est bien plus facile d’être conservateur aujourd’hui qu’il y a trois décennies  : le progressisme ne convainc plus guère, en tout cas dans sa forme pure, et les anciens ont pris tous les coups. Scruton en a pris beaucoup, permettant à tous ceux qui aujourd’hui cultivent cette philosophie de le faire bien plus librement qu’autrefois.

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Le conservatisme britannique existe dans sa forme moderne depuis deux siècles. Mais auparavant, on parlait déjà des « Tories » pour désigner les partisans de l’autorité du roi, opposés aux Whigs, ceux qui voulaient étendre le pouvoir du Parlement et plaidaient pour une monarchie parlementaire. Puis est venu Edmund Burke, qui a offert sa fondation intellectuelle au conservatisme moderne, et l’ironie voulait qu’il fût Whig ! Dès cette époque, les deux dynamiques du conservatisme britannique moderne sont donc à l’œuvre  : une veine traditionnelle et aristocratique, et une veine libérale au plan politique comme économique. Loin de lui nuire, cette tension a permis au conservatisme de survivre jusqu’à aujourd’hui, de fleurir intellectuellement et de s’imposer politiquement. How to Be a Conservative est un livre de maturité : le troisième de l’auteur sur sa philosophie, après The Meaning of Conservatism et A  Political Philosophy: Arguments for Conservatism. C’est le plus complet et le plus abouti, résultat de l’évolution de sa pensée depuis les années 1980. Dans The Meaning of Conservatism, le jeune Scruton faisait l’éloge de la hiérarchie et de l’autorité, et exprimait sa méfiance à l’égard du thatchérisme triomphant. Le libéralisme à tous crins ? Très peu pour lui s’il défait la communauté et dissout le sens de l’autorité. Plus de trente ans après, How to Be a Conservative est plus épuré, plus dense. Scruton y reconnaît ce que la Grande-Bretagne doit à Thatcher et au libéralisme. Après son exil de l’Université, il s’est lié à des dissidents praguois et a découvert la cruauté d’un État entièrement illibéral. Il s’est rendu compte que ce qu’il croyait acquis, la liberté, ne l’était jamais, et que Thatcher était venue le rappeler au pays –  dans un style certes direct, parfois naïf et pas très intellectuel, mais dans un élan absolument nécessaire. Dans le Scruton d’aujourd’hui, on perçoit donc autant l’influence de Burke et de Ruskin que celle d’Adam Smith et de Hayek, à la faveur d’un conservatisme libéral qui n’existe, dans sa forme aboutie, que chez les anglophones. Depuis trente ans, cependant, on peut identifier dans le conservatisme de Scruton le même fil conducteur  : l’importance de la tradition comme forme de connaissance ; l’amour de la transmission ; l’éloge d’une société civile  autonome comme garante de la responsabilité et de la vertu ; une affection profonde pour la nation. Avec comme point de départ la politique, Scruton aboutit à la métaphysique et à l’esthétique, défendant la préservation du sacré et de la beauté dans un monde désenchanté voire adepte de la profanation. Car ils sont seuls capables de donner du sens à l’existence humaine. C’est peut-être là que Scruton est le plus original, parvenant à relier dans le même mouvement de pensée une philosophie de la polis et une réflexion sur les grandes questions de la condition humaine.

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How to Be a Conservative est un texte limpide, mais sa traduction en français ne fut pas un exercice facile. Non seulement le texte est dense, mais les concepts mêmes de la philosophie politique britannique n’ont pas toujours leur équivalent en français. Quand on dit qu’une langue est une culture, c’est si vrai ! Certaines expressions sont tout bonnement intraduisibles, ou le sont au prix de lourdeurs –  il faut donc ruser pour en traduire l’esprit si ce n’est la lettre. Je pense notamment à la myriade de termes permettant de traduire l’idée de « responsabilité » : on pourra dire responsability, le mot générique, accountability, le fait de rendre des comptes, answerability, le fait de répondre de ses actes, ou encore liability, la responsabilité au sens de la dette. Surtout, qu’accountability n’ait pas son équivalent immédiat en français, alors que c’est le terme qui s’applique principalement à l’homme ou à l’institution politique tenus de rendre des comptes, en dit long sur nos pratiques politiques. Le conservatisme est donc aussi un langage. On pourrait en conclure que, dans ces conditions, il est impossible en France. Peut-être, oui, sous sa forme britannique, où l’État ne jouit pas de la même aura et où la société civile possède depuis longtemps une réalité politique propre. Mais notre conservatisme à nous est là sans l’être : il lui manque une légitimité historique et intellectuelle. Rien n’empêche donc que nous regardions notre histoire autrement et donnions enfin au conservatisme français ses lettres de noblesse intellectuelles. Pour cela, l’œuvre de Scruton s’avère un guide précieux, autant pour nous en inspirer que nous en démarquer et forger notre propre philosophie. Pour finir, je tiens à remercier Roger Scruton pour sa confiance, et bien sûr Damien Serieyx pour son audace. Je m’efface maintenant, pour n’être plus dans les pages suivantes que le porte-voix de l’auteur, auquel j’espère avoir fait justice, ainsi qu’à la profondeur de sa pensée.

Laetitia Strauch-Bonart, juillet 2016