Libéralisme politique & démocratie – trois billets de blog

Lepoint.fr, 30 January, 6 February, 12 February 2017

Quand l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis est pour certains le triomphe de la démocratie, elle est pour d’autres son crépuscule. Comment une telle divergence d’interprétations est-elle possible ? Serait-ce parce que la démocratie a fini par avoir plusieurs sens ? Or ne parlait-on pas, à la fin du XXe siècle, de « la fin de l’Histoire » au sens du triomphe de la démocratie libérale ?

L’expression « fin de l’Histoire » n’est pas nouvelle, mais son utilisation fréquente depuis les années 1990 est le fait d’un des essais les plus marquants de l’époque, La Fin de l’histoire et le dernier homme, de Francis Fukuyama, aujourd’hui chercheur à Stanford. Dans l’article pour The National Interest qui avait précédé l’ouvrage, Fukuyama exposait ainsi sa thèse : « Il est possible que ce que nous vivions ne soit pas seulement la fin de la guerre froide, ou le déroulement d’un moment particulier de l’histoire de l’après-guerre, mais la fin de l’histoire en tant que telle : soit l’extrémité de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme définitive du gouvernement humain. Cela ne revient pas à dire qu’il n’y aura plus d’événements […], car la victoire du libéralisme s’est produite principalement dans l’ordre des idées ou de la conscience et se trouve pour l’instant incomplète dans l’ordre matériel. Mais il existe des raisons puissantes de croire qu’il s’agit de l’idéal qui gouvernera le monde matériel dans le long terme. »

À l’ère post-historique, il n’y aura ni art ni philosophie, seulement la curatelle perpétuelle du musée de l’histoire humaine

La thèse de Fukuyama s’appuie sur l’interprétation de l’Histoire développée par le philosophe Hegel, selon laquelle les sociétés humaines auraient suivi un développement cohérent jusqu’à la démocratie libérale. Depuis la vie tribale, chaque régime politique chercherait à dépasser ses « contradictions » internes et ainsi à mieux satisfaire les aspirations humaines. Après plusieurs stades intermédiaires comme la théocratie puis la monarchie, le libéralisme politique se serait imposé. Ce serait la forme politique la plus parfaite, car elle rendrait hautement compatibles les deux grands idéaux humains que sont la liberté et l’égalité.

Dans son ouvrage, Fukuyama insiste particulièrement sur deux mouvements à l’œuvre dans le triomphe de la démocratie libérale : le progrès de la « science naturelle moderne », accompagnée de ses nombreuses opportunités économiques, et la « lutte pour la reconnaissance » propre à la nature humaine.

La thèse de Fukuyama fit grand bruit, et fut débattue par les plus grands esprits du temps. Cependant, elle souffrit aussi d’une simplification à outrance, faisant de Fukuyama un chantre un peu naïf du mode de vie occidental. Or Fukuyama lui-même montrait quelque ambivalence face aux conséquences possibles de la « fin de l’Histoire » : « La fin de l’Histoire sera un moment bien triste, écrivait-il en 1989. La lutte pour la reconnaissance, la volonté de risquer sa vie pour un but purement abstrait, la lutte idéologique mondiale qui invoquait l’audace, l’imagination et l’idéalisme, seront remplacés par le calcul économique, la résolution sans fin de problèmes techniques, les préoccupations environnementales et la satisfaction des exigences sophistiquées des consommateurs. À l’ère post-historique, il n’y aura ni art ni philosophie, seulement la curatelle perpétuelle du musée de l’histoire humaine. »

Sa thèse présentait cependant un défaut fondamental : le caractère invérifiable du système hégélien. Si l’on prétend que « la victoire du libéralisme s’est d’abord produite principalement dans l’ordre des idées ou de la conscience et se trouve pour l’instant incomplète dans l’ordre matériel », on peut toujours interpréter l’absence de démocratie libérale, voire son refus, comme la preuve que son triomphe est spirituel avant d’être factuel. En bref, les faits, dans cette vision de monde, n’auraient rien de têtu.

Mais ce sont bien les événements les plus récents, aux États-Unis, qui semblent remettre en question la thèse de Fukuyama. L’élection de Donald Trump signe en effet une dissociation entre démocratie et libéralisme politique. Le soutien et la légitimité démocratiques du président ne font aucun doute, mais son mépris du libéralisme politique et économique ne fait guère de doute, tout comme celui d’une bonne partie de ses défenseurs. Fukuyama lui-même, tout récemment, corroborait cette interprétation : « Aujourd’hui, le défi le plus grand auquel fait face la démocratie libérale ne vient pas tant de pouvoirs ouvertement autoritaires comme la Chine que de l’intérieur. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Europe et une kyrielle d’autres pays, la part démocratique du système politique se soulève contre sa part libérale, et menace d’user de son apparente légitimité pour réduire en miettes les règles qui jusqu’ici imposaient des limites à nos comportements, favorisant l’ancrage d’un monde ouvert et tolérant. »

Certes, dans le passé, le peuple a soutenu des régimes qui se prétendaient démocratiques mais qui devenaient rapidement totalitaires – à commencer par l’Allemagne nazie et la Russie soviétique. Cependant, le cas Trump est différent : Trump ne frappe pas tant par son éventuelle tentation totalitaire que par l’étrange alliance qu’il incarne entre le respect de la légitimité populaire et une tendance illibérale – soit un attachement tout relatif à l’état de droit, à la protection des droits individuels et à la séparation des pouvoirs.

Fukuyama s’était-il donc trompé en 1992 ? Pas tout à fait : dans son ouvrage de 1992, il exprimait certes sa confiance dans la démocratie libérale, mais n’excluait pas qu’elle voie apparaître des contradictions internes qui la menacent directement. Il ne pensait pas tant au fondamentalisme religieux ou au nationalisme qu’à la possible remise en question de la démocratie libérale par elle-même. Il serait possible, pensait-il, qu’on en vienne à s’interroger sur « la vertu » même de ce régime, parce qu’il aurait finalement échoué à résoudre le problème central de la politique, celui de la « reconnaissance ».

N’est-ce pas ce qui se produit aujourd’hui ? Car si la démocratie libérale a su répondre au désir de reconnaissance moderne en octroyant des droits aux individus tout en encadrant leur exercice, elle a aussi rogné par la même occasion d’autres champs de reconnaissance comme la nation ou l’identité, qui resurgissent aujourd’hui avec force. Que faire donc ? Pour Fukuyama, écouter la demande de reconnaissance, tout en protégeant la communauté politique de ses effets destructeurs. Dans tous les cas, il faudra sérieusement s’atteler aux contradictions du libéralisme politique. L’Histoire reprendrait-elle sa marche ?

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