Un conservatisme inédit

Le Point, 1st December 2016

“Je ne laisserai jamais dire que la droite est conservatrice”, avait dit un jour Jean-François Copé quand il était président de l’UMP. Il y a quelques jours, François Fillon, interrogé sur Europe 1, renchérissait : “Catholique, oui, tradi, certainement pas, réac, certainement pas, conservateur, certainement pas.” On pourrait croire le sujet clos avant même d’avoir été ouvert, et pourtant il se murmure ici et là que la France serait en train de vivre, à défaut d’une révolution, un moment conservateur – phénomène suffisamment important pour être souligné parce qu’il serait nouveau. Jamais en effet la France n’a eu de parti “conservateur” ni de politique de premier plan qui se revendiquait comme tel.

Que nous entrions dans un moment conservateur est vrai dans une large mesure. Depuis plus de dix ans, le terme même a fait progressivement son apparition dans l’arène politique, intellectuelle et médiatique. Dans son brûlot de 2002 Le rappel à l’ordre, Daniel Lindenberg fustigeait les “réacs”, pas encore les “conservateurs”. Près de quinze ans plus tard, les seconds partagent l’affiche avec les premiers

Surtout, grande nouveauté, le terme n’est pas toujours voué aux gémonies, mais utilisé dans un sens tantôt descriptif, pour désigner cette droite apparemment nouvelle, attachée aux traditions mais démocrate, tantôt positif, quand il est repris à leur compte par un nombre croissant de penseurs. Sans vraiment savoir pourquoi, chacun comprend que le conservateur n’est pas un “réactionnaire” ; il vit dans son temps, tout en puisant ses ressources dans le passé. Le conservateur deviendrait-il fréquentable ?

La victoire de Fillon à la primaire de la droite est venue confirmer cette tendance, certains parmi ses opposants comme ses soutiens n’hésitant pas à le qualifier comme tel. Malgré les réticences répétées de l’intéressé, il a tout en effet du conservateur de bon aloi. Qu’il s’agisse des questions de mœurs, de la nation et de l’Histoire, de l’école, de la sécurité ou de l’immigration, Fillon rassemble les thèmes conservateurs par excellence, à savoir, à grands traits, la préservation de la stabilité sociale, la référence au passé comme héritage à respecter et transmettre, et l’importance de la discipline et de la responsabilité – autant de convictions qui convergent vers une seule, celle que l’autorité est au fondement de la bonne société.

Et, lorsque François Fillon cherche à démentir son conservatisme, il se heurte d’ailleurs à un paradoxe : après avoir placé le libéralisme économique au cœur de sa campagne, il pense pouvoir à bon droit s’exclamer : “La preuve que je ne suis pas un conservateur, c’est que je veux tout changer ; c’est le contraire d’un conservateur.” Or la liberté économique est l’apanage du conservatisme originel, à savoir le conservatisme britannique ! À l’autorité, en effet, cette tradition politique vieille de deux siècles ajoute la liberté – aussi bien politique qu’économique –, chargée d’adoucir les contraintes de l’ordre social. Même sur les questions de société, Fillon se comporte comme un parfait conservateur anglophone, distinguant ses convictions morales personnelles (par exemple, son hostilité à l’avortement) de la loi (son respect de la légalité du procédé). En effet, au nom donc d’une certaine conception de la liberté individuelle, mais aussi de l’ancienneté d’une réforme – l’avortement fut légalisé il y a plus de quarante ans –, le conservateur de bon aloi ne reviendra jamais par la loi sur un changement désormais ancré dans les mœurs.

Ce courant conservateur, cependant, est-il si nouveau dans notre pays ? La teinte libérale que Fillon lui donne est en effet véritablement inédite pour un homme politique français, tant la France a aimé, jusqu’ici, l’intervention de l’État. Mais l’attachement à la stabilité, au passé et à la responsabilité, et la détestation du changement pour lui-même n’ont rien de neuf – ce sont les caractéristiques foncières de la droite depuis au moins la IIIe République. Pourquoi, dès lors, le terme a-t-il si mauvaise presse dans notre pays ? Les conservateurs britanniques, après de premières réticences, se sont accommodés très tôt, dès le XVIIIe siècle, de leur Parlement et dominent la vie politique outre-Manche depuis plus de deux cents ans.

Chez nous, après la Révolution française, ce sont les monarchistes – les réactionnaires – qui ont tenu lieu de conservateurs. Avec le temps, leur opposition toujours farouche à la démocratie et à la République les a tenus à l’écart des institutions officielles, tout en jetant le discrédit sur une critique conservatrice du régime et de la société qui se serait revendiquée explicitement du “conservatisme”, mais se serait exprimée de l’intérieur même des institutions. À défaut, tous les politiques et les intellectuels de disposition conservatrice, s’ils voulaient rester légitimes, devaient avancer masqués. De Guizot à de Gaulle, des girondins aux orléanistes, de Tocqueville à Aron en passant par la tradition catholique, la filiation conservatrice française existe bel et bien, et on pourrait aisément la retrouver si on s’en donnait la peine.

Mais les traditions ont la vie dure et notre droite modérée – Les Républicains – est suffisamment moquée ou ignorante pour préférer ne pas trop remuer ces subtilités idéologiques, quitte même à se réclamer parfois du progressisme. Cependant, lentement, elle semble se défaire de cet encombrant surmoi. Et il se pourrait bien qu’avec le temps un conservatisme à la française émerge, où l’État aurait certes une place plus grande qu’au Royaume-Uni, mais où le besoin d’indépendance de la société civile, et donc de liberté sociale comme économique, pilier du conservatisme, acquerrait sa légitimité.

Cependant, une question demeure : comment expliquer le succès actuel de ce conservatisme libéral, quasi inédit en France ? Possiblement par la rencontre de plusieurs courants aux attentes hétérogènes, suffisamment ouverts pour tolérer, s’ils sont conservateurs, un regain de liberté économique, et vice versa. Mais on peut aussi y voir une adhésion entière à une vision qui allie les deux facettes, et qui aurait trouvé en François Fillon son champion. Certes, d’aucuns voient dans le libéral-conservatisme, ou le conservatisme libéral, une contradiction dans les termes. Pour eux, on ne peut qu’être entièrement l’un ou l’autre. Mais l’Histoire comme la raison nous prouvent le contraire.

Trois interprétations, mises en avant par les conservateurs britanniques, permettent de comprendre cette coexistence. D’abord, pour les conservateurs, la liberté et l’autorité coexistent dans les deux sphères– celle de l’économie et celle des mœurs. Jamais la liberté ne s’y manifeste de façon absolue, car des règles informelles, des coutumes et parfois des lois mettent des limites à une liberté qui serait dommageable si elle était trop brutale. Qu’on ne se promène pas nu dans la rue est une règle non légale ; que la séparation d’un couple marié soit encadrée par la loi est une règle légale. Qu’une entreprise adapte son prix à la demande est une règle non légale ; qu’elle respecte des normes de qualité dans la fabrication de ses produits est une règle légale. Dans aucun domaine personne ne fait véritablement ce qu’il veut, et aucune sphère de la vie humaine n’est littéralement dérégulée ni entièrement soumise à la liberté individuelle.

Cependant, la pensée conservatrice va plus loin encore en estimant qu’on ne peut traiter exactement de la même façon le domaine des mœurs, éminemment humain, et celui des échanges marchands, éminemment matériel. Le conservateur considère l’homme moral à la fois comme plus faible et plus arrogant que l’homme économique, parce qu’il est un sujet et non un objet. La symétrie entre morale et économie n’est donc pas parfaite, ce qui implique que l’être moral doive être davantage contraint, par la morale, mais aussi, quand la morale échoue, par la loi. L’hostilité à la gestation pour autrui s’inscrit pleinement dans cette perspective. Au-delà, le conservateur considère l’être moral comme englobant l’être économique car supérieur à lui, au sens où la morale est une fin en soi quand l’économie reste un moyen. La morale doit donc tempérer une liberté économique qui pourrait, sans cela, faire fi de la fragilité humaine.

La troisième interprétation prend en compte, comme les autres, la nécessité pour une société de concilier stabilité et changement. Mais cette nécessité n’a rien de prédéterminé, et chaque époque exprime des besoins différents. Avec force pragmatisme, le conservateur peut reconnaître que les mœurs sont trop contraintes, comme certains conservateurs l’ont fait au Royaume-Uni dans les années 1960, ou que les échanges économiques manquent d’air, comme Thatcher en son temps. Or aujourd’hui, en France, peut-on vraiment dire que l’urgence est à la libération des mœurs et non à celle du marché, comme le pense souvent la gauche ? N’est-il pas de ce fait peu étonnant qu’une grande partie des Français, après des décennies de libéralisation des mœurs, se tournent vers une droite libérale-conservatrice ? Vouloir imposer de force la liberté des mœurs à un peuple qui n’en a que faire n’est rien de moins qu’une entreprise idéologique.

Le conservatisme libéral a donc une substance théorique, mais aussi circonstancielle, en France, car il semble correspondre aux besoins du moment. Que la droite française peine à reconnaître son conservatisme, tout en en ayant tous les caractères, n’est au fond pas un si grand drame, puisque ses électeurs trouvent enfin leur compte dans sa nouvelle ligne politique. Ici, d’ailleurs, on retrouve une autre composante essentielle du conservatisme, le pragmatisme. D’où aussi le paradoxe Fillon : en relatant sa conversion progressive au libéralisme, depuis ses débuts gaullistes, comme une découverte assez récente que la France a aujourd’hui besoin de davantage de liberté, mais en restant fondamentalement conservateur par ses valeurs et son tempérament, François Fillon nous prouve qu’il est doublement conservateur – par son pragmatisme et par ses convictions. Un conservateur qui s’ignore, certes, mais un conservateur quand même.

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