“Le Progrès est une illusion des optimistes du XIXe siècle”, interview de Roger Scruton

Le Point : Qu’est-ce que le progrès ?

Roger Scruton : Le progrès est relatif à un but : nous faisons des progrès en améliorant les moyens qui servent des fins. Les critères du progrès, par conséquent, sont technologiques. Il y a un progrès là où une fin est définie : par exemple, le progrès de l’arc et de la flèche vers la bombe atomique. Mais pas lorsque la fin reste indéfinie ou lorsque l’activité en question est une fin en soi. Il n’y a pas de progrès d’Homère à Paul Valéry.

Peut-on dire qu’aujourd’hui nous avons « progressé » de façon générale ?

Quand nous parlons de progrès général, c’est parce que nous, êtres humains, avons un objectif bien défini, celui de mener une vie bonne à tous points de vue. Mais c’est un leurre comme ambition autant que comme constat – un moyen d’éviter notre devoir personnel en le remplaçant par une force impersonnelle qui se manifeste dans l’histoire.

À défaut d’un progrès général, avons-nous « progressé » dans certains domaines ?

Dans certains domaines spécifiques, nous avons fait des progrès technologiques. Mais le progrès technologique peut produire de la dégénérescence morale – comme l’exemple d’Internet le montre bien. Surtout, le progrès est loin de tout résoudre : prenez Antigone, de Sophocle. Cette tragédie expose un dilemme qu’aucun progrès, si grand soit-il, ne peut résoudre et nous l’expose avec une perfection artistique inégalée depuis lors.

Y a-t-il une différence entre le progrès et le Progrès ?

Le Progrès avec une majuscule est une illusion des optimistes du XIXe siècle comme Auguste Comte. L’idée de Progrès est née pour trois raisons : la découverte par les Lumières que la raison humaine peut nous guider dans des domaines où autrefois nous comptions sur la foi religieuse ; la théorie de l’histoire de Hegel, qui veut que celle-ci avance pour toujours vers la vérité absolue ; la croyance, enfin, qu’on peut résoudre tous les problèmes par la connaissance scientifique. Cette collection toxique de croyances est en partie responsable des désastres du XXe siècle.

N’y a-t-il pas une contradiction, dans notre époque, entre l’idée de Progrès et le relativisme ?

Dans le domaine de la science et de la technologie, où le concept de progrès est parfaitement clair, le relativisme n’a pas lieu d’être. C’est seulement dans le domaine de la morale que les hommes sont tentés d’être relativistes, et il est vrai que dans ce cas ils ne devraient pas croire au progrès moral.

N’est-il pas finalement aussi absurde de dire que tout ira de mieux en mieux que de dire que tout va de mal en pis ?

La réponse la plus sage est de regarder l’histoire, l’art et la littérature accumulés par l’humanité, et de dire : telle est la nature humaine. Les mauvaises choses doivent être supprimées, les bonnes amplifiées. C’est le travail de la civilisation, et cela demande de la discipline et du sacrifice. Le culte du Progrès est ce que Schopenhauer entendait par l’« optimisme sans scrupules » : une façon d’éviter la véritable question, celle de s’améliorer soi-même.

Le Progrès est-il une idée de gauche ou de droite ?

Je dirai que c’est davantage une idée de gauche que de droite puisqu’elle appartient à cette tentative générale d’échapper à la nécessité de rendre compte de ce que l’on est.

La France, le Royaume-Uni et les États-Unis ont-ils des perceptions différentes du Progrès ?

Vous les Français avez les vestiges du progressisme relativement inoffensif d’Auguste Comte, quand nous les Britanniques avons celui du libéral John Stuart Mill. Les Américains ont le progressisme d’Ayn Rand, plus impitoyable. Mais chacun de nous a aussi ses alternatives – respectivement Chateaubriand, John Ruskin et Henry James.

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