Réaction & conservatisme – trois billets de blog

Lepoint.fr, 8 October, 14 October, 24 October 2016 

Le Conseil d’évaluation du système scolaire (Cnesco) vient de publier le résultat de deux ans de travaux qui mettent en cause trente ans de politiques éducatives. Ces politiques, au lieu de résorber les inégalités liées à la naissance, n’auraient fait que les accentuer. A partir du collège, les inégalités de traitement, de résultats, d’orientation et d’accès au diplôme augmenteraient dramatiquement.

La politique des ZEP serait en cause : elle aboutirait à donner moins à ceux qui ont moins. Les ZEP ne souffriraient pas seulement d’un manque de moyens, elles pêcheraient par une trop faible quantité et qualité de leur enseignement. Les enseignants, par exemple, y passeraient trop de temps à maintenir l’ordre, donc moins à enseigner, tandis qu’ils n’emploieraient pas les mêmes méthodes pédagogiques que dans les autres structures. En bref, dans les ZEP, on aurait des attentes moins élevées à l’égard des élèves que dans les beaux quartiers.

Ce constat est aujourd’hui étayé par la recherche, mais nombre de personnes préoccupées par l’éducation, qu’ils soient experts ou philosophes, mettaient déjà en garde sur les défauts des ZEP, soit avant leur création, soit après. Ce faisant, ils usaient et usent toujours d’un raisonnement assez simple : en voulant faire baisser les inégalités à l’école, on les augmente. En cherchant volontairement à traiter différemment des élèves considérés comme moins capables – parce que moins entourés par leur famille, par exemple – au nom de l’égalité, on les rend encore plus inégaux.

Or selon Albert O. Hirschman (1915-2012), professeur d’économie et de sciences politiques renommé, il s’agit là d’un des raisonnements favoris de la pensée réactionnaire, qu’il a exposé dans Deux siècles de rhétorique réactionnaire (The Rhetoric of Reaction), essai de 1991 qui a connu un fort retentissement. Le raisonnement en question est celui de l’ « effet pervers » : « selon la thèse de l’effet pervers, écrit Hirschman, toute action visant à améliorer une caractéristique donnée de l’ordre politique, social, ou économique ne sert qu’à exacerber la condition à laquelle on tente de remédier. » Hirschman donne l’exemple de l’Etat-providence : pour certains de ses détracteurs contemporains, les aides sociales n’ont fait qu’aggraver le sort de ceux qui en usent, en les rendant trop dépendants de l’Etat.

Hirschman estime que la pensée réactionnaire, à chaque fois qu’elle « réagit » contre une idée ou une réforme progressiste, présente trois motifs : en dehors de l’effet pervers, on compte aussi la thèse de l’ « inanité » (futility) et celle de la « mise en péril » (jeopardy). La première soutient que « les tentatives de transformation sociale seront vaines, qu’elles échoueront simplement à “prendre”. » Il cite ainsi Tocqueville et sa thèse, dans L’Ancien Régime et la Révolution, selon laquelle la Révolution n’aurait pas tant rompu que cela avec l’Ancien Régime. La dernière thèse prétend que « le coût du changement en question est trop élevé car il met en péril des réalisations passées et précieuses ». Par exemple, en 1832 et 1867, rappelle Hirschman, les Tories opposés à l’extension du suffrage en Grande-Bretagne le faisaient par crainte que cette nouvelle « démocratie » n’ouvre le chemin à une catastrophe – une forme de gouvernement populaire stupide – et ne vienne ainsi mettre à mal la patiente fabrication du parlementarisme britannique.

Hirschman n’avait pas beaucoup de sympathie pour ce qu’il appelle les « réactionnaires » – il était à gauche. Dans son essai, il s’attache à montrer que les « réactionnaires » se sont la plupart du temps trompés : à chaque fois, leur crainte était fausse ou infondée. On peut discuter de cette conclusion ; surtout, Hirschman commet l’erreur d’amalgamer les uns et les autres, sans chercher à distinguer les conservateurs des réactionnaires – une méthode courante chez les adversaires du conservatisme – alors que sur tous les sujets qu’il évoque, ils avaient des points de vue différents.

Cependant son analyse est brillante et précieuse… y compris pour les conservateurs, car il leur permet de mieux se comprendre eux-mêmes. En lisant l’ouvrage, un progressiste sera convaincu que les conservateurs se trompent la plupart du temps ; un conservateur y trouvera une justification de sa pensée, et considérera le trio effet pervers/inanité/mise en péril comme une vérité. Oui, pensera-t-il, dans certains cas, l’effet pervers, l’inanité et la mise en péril existent ! Le récent rapport du Cnesco n’en est-il pas la preuve ?

***

L’Etat-providence n’a plus la cote. C’est en tout cas ce qu’il faut conclure des récents propos de Nicolas Sarkozy, de Bruno Le Maire et dans un autre style, d’Emmanuel Macron. La critique, fréquente à droite, n’a rien de neuf : il s’agit de fustiger « l’assistanat », soit la supposée propension de certains bénéficiaires des aides sociales à préférer accumuler celles-ci plutôt que de gagner leur vie en travaillant. Au centre de cette critique, la condamnation d’un système dont les « incitations » seraient perverses. En un mot, quelle que soit la volonté du bénéficiaire des aides, l’Etat providence fonctionne de telle sorte que ce bénéficiaire a plus intérêt à vivre de ces aides qu’à accroître le revenu de son travail.

Plus précisément, la critique des aides sociales est triple. Elle est d’abord morale : dans le viseur de la droite, l’immoralité supposée des bénéficiaires abusant de l’Etat providence, voire l’accentuation de cette immoralité à cause de l’aide publique. Les Victoriens, au Royaume-Uni, s’écharpaient déjà sur le bien fondé de l’aide aux pauvres, accusée de les condamner à la dépravation morale ; c’est pourquoi en 1834, la « New Poor Law » restreignit les conditions de son obtention. Deuxièmement, l’inquiétude du décideur public (de droite) porte sur l’accroissement incontrôlé des dépenses publiques dû à croissance de l’Etat providence. Troisièmement, ces aides n’aideraient pas forcément à sortir de la pauvreté et pourraient même l’accentuer. C’est l’argument de nombreux conservateurs américain, comme le libertarien Charles Murray, qui a développé cette thèse dans Losing Ground (1984).

Cependant, les faits dont on dispose restent sujets à interprétation. Aux Etats-Unis, le Personal Responsibility and Work Opportunity Act de 1996, soutenu par les Républicains et Bill Clinton, a durci les conditions d’obtention des aides sociales. Au Royaume-Uni, les réformes de David Cameron menées à partir de 2010 comprenaient une baisse de certaines aides sociales et leur rationalisation. Dans les deux cas, le chômage a fortement diminué, tandis que la pauvreté a baissé aux Etats-Unis tout en restant stable au Royaume-Uni. L’effet négatif sur l’emploi d’aides sociales mal calibrées est donc avéré. Mais pour les détracteurs de ces réformes, si celles-ci permettent le retour à l’emploi, elles ne changent rien à la pauvreté des personnes concernées puisque les emplois en questions sont souvent trop peu payés. En définitive, la différence d’interprétation reflète une différence d’appréciation morale : pour la droite, la véritable précarité, c’est le chômage ; pour la gauche, la précarité se mesure d’abord et avant tout par la hauteur des revenus perçus par un individu.

Certains penseurs vont même plus loin, estimant que l’Etat providence et sa croissance ont causé l’augmentation des inégalités depuis les années 1960. C’est le cas de Charles Murray, à nouveau, qui soutient dans Coming Apart (2012) que l’écart entre la « nouvelle classe supérieure » et le « nouveau prolétariat » s’est accentué depuis 1960. Cet écart se reflète non seulement dans le revenu, mais dans l’éthique du travail et la stabilité familiale. Pour Murray, ce déclin moral est directement lié à l’accroissement de l’Etat providence, qui a rogné peu à peu la responsabilité individuelle. A l’opposé, le sociologue Robert Putnam conteste franchement les résultats de Murray, notamment dans son dernier ouvrage, Our Kids, estimant qu’ils ne correspondent pas aux données disponibles et que les inégalités ont commencé à croître avant l’expansion de l’Etat providence. La responsabilité, pour Putnam, en revient à l’érosion du capital social des plus défavorisés, soit des liens locaux d’entraide. Mais Putnam reconnaît ne pas savoir, selon l’état de ses recherches actuelles, d’où provient cette érosion…

L’analyse des effets de l’Etat providence diverge donc d’un chercheur à l’autre, même si elle tend à converger dans le cas du retour à l’emploi. Cependant, il semble plus difficile de répondre à la question suivante : existe-t-il une proportion incompressible de personnes qui, même lorsque les aides sociales n’incitent plus à l’oisiveté, sont difficilement employables et ont grandement besoin de la solidarité publique ? En un mot, y a-t-il des « assistés » et des « nécessiteux », les premiers profitant d’un système mal conçu, quand les seconds en ont véritablement besoin ? Dans ce dernier cas, « sortir » de la pauvreté ne serait tout simplement pas possible sans un mécanisme public de solidarité. Mais une chose est sûre : l’Etat providence tel que nous le connaissons, centralisé et bureaucratique, propose des aides souvent mal adaptées à la situation personnelle de leurs bénéficiaires. D’où les appels de plus en plus fréquents à la personnalisation de ces aides – comme tout récemment celui d’Emmanuel Macron.

Dans tous les cas, sur ce sujet, l’idéologie ne suffit pas, il faut aussi s’en remettre aux faits. Or en France, on ne s’embarrasse pas trop de l’évaluation : l’Etat a-t-il déjà cherché à analyser en profondeur, sur le moyen terme, et aussi impartialement que possible, l’effet de ses politiques sociales sur les comportements individuels, l’emploi, la pauvreté et les inégalités ? On se prend à rêver qu’au lieu d’avancer des propositions faciles – bêtement pro- ou anti-Etat providence -, les candidats à a présidentielle s’appuient sur des recherches sérieuses et contradictoires. Certes, cela suppose un travail de longue haleine. La politique contemporaine, avec son rythme effréné, nous le permet-elle encore ?

***

Qu’y a-t-il de commun entre Donald Trump, le Front National et l’Etat islamique ? Certains diront le « populisme », d’autres le « fascisme », mais ces qualificatifs sont aussi simplistes que limités. Mark Lilla, professeur d’humanités à Columbia, y discerne pour sa part un motif intellectuel commun, « l’esprit de réaction », dans un livre passionnant qui vient de paraître, The Shipwrecked Mind. La réaction, pour Lilla, ne se résume pas à la Réaction née en réponse à la Révolution française, celle des nobles et des penseurs réticents outrés par l’irruption des droits politiques et de la République. Elle désigne les politiques et les penseurs qui partout dans le monde, depuis la fin du XIXè siècle, estiment qu’à un certain moment donné, leur pays ou leur société a fait fausse route. Que ce soit dans le domaine économique, dans celui des mœurs, ou dans l’éducation, il y a eu un tournant regrettable, et il peut être très facilement identifié.

Lilla s’intéresse essentiellement aux penseurs, comme Eric Voegelin ou Leo Strauss, et plus récemment Eric Zemmour – même s’il précise que celui-ci est « moins un journaliste ou un penseur qu’un médium par lequel les passions politiques du moment passent et prennent forme ». Analytique et jamais condescendant, Lilla procède à une description intellectuelle et morale de l’esprit réactionnaire. Il veut nous faire comprendre que la réaction n’est pas une façade, un jeu ou une provocation, mais que ses représentants sont sincères. Ainsi, Leo Strauss voyait dans Machiavel le début du déclin de la politique moderne, quand la pensée grecque et la théorie des droits naturels furent remplacées par le rationalisme et le relativisme. Eric Zemmour (), de son côté, regrette amèrement De Gaulle et les années 1960, où le libéralisme économique aussi bien que moral, anglophone bien entendu, était encore tenu à distance.

De fait, l’interprétation de Lilla permet de mieux comprendre le réactionnaire politique de notre temps. Le mauvais tournant, pour le réactionnaire, est souvent global voire total : point ici d’erreur ponctuelle, mais un vaste écroulement politique, économique et moral. Ainsi pour Trump, l’Amérique connaîtrait un déclin économique et géopolitique – c’est le pendant de son slogan « Make America great again » (« Rendre sa grandeur à l’Amérique »). Le Front National rêve d’un retour à une France protectionniste et étatique – une France d’ailleurs quelque peu fantasmée. L’Etat islamique de son côté veut le retour du califat des Abbassides  âge d’or perdu. L’esprit réactionnaire peut d’ailleurs éclore dans des lieux inattendus : François Hollande, dans sa campagne de 2012, n’était-il pas obnubilé par le « redressement » de la France ?

Bien sûr, le sentiment de déclin peut se fonder sur une réalité. Les Etats-Unis connaissent depuis la crise une baisse de leur niveau de vie, et leur puissance géopolitique n’est plus ce qu’elle était. Mais y voir un déclin total dont la cause est unique et précise est bien autre chose. C’est pourquoi Lilla considère le réactionnaire comme l’image inversée du révolutionnaire, qui pense de son côté qu’à partir d’un point donné, la Révolution, tout ira mieux. Quand le révolutionnaire déclare « Faisons du passé table rase ! », le réactionnaire répond : « Faisons du passé, entre telle et telle date, table rase ! ».

D’où l’amour des uns comme des autres pour l’action politique, voire l’action violente, seul moyen de combattre un « système » vicié et de contraindre le commun des mortels à adopter leur vision. Cela n’empêche pas le réactionnaire, d’ailleurs, d’utiliser les moyens les plus modernes pour y parvenir, sans qu’il y voie d’ailleurs la moindre contradiction. En définitive, les réactionnaires sont assez peu utiles et efficaces. Ils prennent rarement le pouvoir, et quand c’est le cas, ils se rendent comptent que beaucoup des changements qu’ils abhorrent échappent largement au domaine politique – à moins d’abolir la société civile, ce qui est aussi dogmatique que dangereux.

On comprend dès lors en quoi le réactionnaire diffère du conservateur. Pour celui-ci, certains aspects du passé sont préférables à la situation présente, mais en aucune façon tout le passé. Et quand un conservateur estime que ses valeurs sont bafouées, il se refuse généralement à incriminer une époque ou un autre courant en bloc, car il sait qu’une époque est toujours complexe, faite de rapports de force et de déterminants variés. Par exemple, il n’y a aucun sens, pour un conservateur, à prétendre que tout est gâché « à cause de Mai 68 ». Car Mai 68 n’est pas une cause, mais un événement venu cristalliser la confrontation entre des progressistes épris d’émancipation et une société bourgeoise. Etre en désaccord avec les idées et les buts de ces progressistes, même 40 ans après, est une chose ; estimer qu’il suffit aujourd’hui de les déraciner, comme s’ils existaient indépendamment de nous, pour retrouver un état antérieur idéalisé, en est une autre – irréaliste et simpliste, car le temps présent porte toujours le passé en héritage, même un passé qu’on déteste.

D’où le projet, pour le conservateur, d’une nécessaire distinction entre ce qui mérite d’être conservé et ce qui ne le mérite pas. Mais cette conservation est dynamique, et suppose une adaptation au temps présent de ce que l’on conserve. Pour le réactionnaire, le présent est comme pourri ; pour le conservateur, le présent est magnifié par ce passé conservé et par la connaissance des grands faits et des grands penseurs qui nous ont précédés. En grande partie donc, les réactionnaires discréditent les conservateurs, en discréditant la critique légitime et véritable de ce qui a réellement échoué. En disant « c’était mieux avant ! », ils s’exposent à une réponse sans appel et tout aussi absurde des progressistes et des révolutionnaires : « non, rien n’était mieux avant ! ». Or comme souvent, la vérité est quelque part entre les deux.

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