De Margaret Thatcher à Theresa May, d’un libéralisme l’autre

Le Figaro, 10 October 2016

Margaret Thatcher aimait les sacs à main ; Theresa May adore les chaussures. Mais ce n’est pas seulement sur ce point que les commentateurs discernent des différences : aujourd’hui, la vision économique et sociale du Premier Ministre britannique fait dire à certains que la grande époque du libéralisme conservateur, celle qui prévaut depuis Thatcher, touche à sa fin.

Ce n’est pas tant les objectifs du Premier Ministre qui inquiètent. Elle l’avait dit en juillet et l’a dit à nouveau cette semaine lors de la Conférence du Parti Conservateur à Birmingham : elle veut « un pays qui marche pour tous ». Un propos qu’un libéral autant qu’un partisan de l’intervention de l’Etat pourrait tenir sans mal. Mieux, que May parle du Parti Conservateur comme le véritable « parti des travailleurs » est une pirouette maline.

Les moyens évoqués, en revanche, inquiètent davantage les libéraux, en particulier dans le domaine économique. Le Ministre de l’Intérieur, Amber Rudd, vient d’annoncer, dans un mouvement aussi peu British que Tory, qu’elle souhaitait forcer les entreprises à rendre public le nombre d’étrangers qu’elles emploient, laissant entendre qu’elles n’embaucheraient pas assez de Britanniques. Autre grief, la volonté du Gouvernement de mettre en œuvre une « politique industrielle ». Au programme de cette stratégie, l’investissement public dans les infrastructures et le rééquilibrage de l’économie entre les secteurs et les régions.

Cependant, ces déclarations vont de pair avec quelques affirmations parfaitement cohérentes avec le conservatisme libéral cher aux Tories. « Ce Parti sera toujours le parti des entreprises, petites et grandes », a proclamé May cette semaine, en évoquant abondamment une « Global Britain », un pays « d’où nous regardons, au-delà de notre continent, les opportunités du vaste monde », « le défenseur le plus passionné, le plus constant, le plus convaincant du libre échange. » Elle a aussi rappelé avec fierté le bilan du Gouvernement Cameron, y compris la baisse du déficit public et la création d’un million de nouvelles entreprises.

D’aucuns parlent d’un tournant par rapport à la politique du précédent Chancelier, George Osborne. Est-il si réel ? La décision de May de revenir sur l’atteinte de l’équilibre budgétaire en 2020 avait déjà été prise par le précédent Gouvernement, juste après le Brexit. May n’a pas mis fin au dada d’Osborne, la « Northern Powerhouse », politique publique de régénération du Nord de l’Angleterre. Elle souhaite simplement que le rééquilibrage régional touche toutes les régions et toutes les classes sociales, et non seulement le Nord et les plus pauvres. Idem pour le projet de train à grande vitesse reliant le Sud au Nord et qu’Osborne soutenait ardemment : May le poursuivra. Le supposé très libéral Osborne n’avait d’ailleurs rien contre l’intervention publique.

Plus généralement, sauf à être libertarien, vouloir qu’un Etat ait une stratégie industrielle n’est pas nécessairement illibéral, à condition que cette stratégie soit adroite : l’Allemagne nous en offre un bon exemple. Et quand May rappelle que les Tories ont beau défendre le libre échange, ils doivent aussi « intervenir pour le réparer lorsqu’il ne fonctionne pas tel qu’il le devrait », par exemple lorsque des entreprises exploitent les imperfections de certains marchés, dans les télécommunications ou l’énergie, elle reste en cela fidèle au libéralisme de bon aloi qui combat les monopoles.

Malgré tout, l’impression que May représente une rupture avec le libéralisme Tory demeure. A défaut d’actions, sa rhétorique et son style tranchent avec ceux de ses prédécesseurs. May ne tonne pas seulement contre l’évasion fiscale des grandes entreprises – ce qui est illégal -, elle s’en prend aux dirigeants qui se goinfrent de dividendes alors que leur entreprise souffre – ce qui est immoral. Au final, ses interventions laissent toujours la même impression : que les défauts du libre échange surpassent ses avantages. Sans compter qu’elles ne sont pas exemptes de contradictions : comment peut-on parler d’une « Global Britain », vanter les grandes universités internationales du Royaume-Uni et parler de Londres comme « la capitale mondiale de la finance », tout en semblant reprocher aux entreprises d’embaucher des étrangers ?

Surtout, May ne limite pas son interventionnisme à l’économie : elle veut aussi agir sur la « société ». Son « programme » pour le pays vise à « s’attaquer à l’injustice qui nous divise » grâce à « l’intervention du Gouvernement ». Elle souhaite ainsi que le Gouvernement « fasse en sorte que les opportunités soient équitablement partagées. » Par exemple, elle veut obliger les universités et les écoles privées à sponsoriser des écoles d’Etat. Autant de propositions qui tranchent avec le conservatisme libéral, qui se méfie des plans préétablis, verticaux et globaux.

Mais la vision de May est plus nuancée qu’elle n’y paraît : là où l’on retrouve chez elle une pure pensée conservatrice, que les penseurs comme les politiques ont élaborée depuis Edmund Burke, c’est lorsque May estime que « l’Etat est là pour offrir ce que les gens, les communautés et les marchés ne peuvent pas offrir. » L’action par défaut revient donc aux gens, aux communautés et aux marchés, l’Etat ne devant intervenir que de façon exceptionnelle. La pensée de Tchatcher elle-même rentrait parfaitement dans ce modèle. Mais autant Thatcher voulait revenir aux sources et redonner le pouvoir à ces acteurs par défaut, autant May entre en scène dans un contexte différent, estimant que l’Etat doit se faire plus actif. Pourquoi pas, si les circonstances l’exigent ?

Reste que la position de May est source d’ambiguïtés. Le Brexit l’oblige-t-elle à une tactique politicienne, pour contenter les uns et les autres, aboutissant à un étrange pot pourri ? Ou est-elle partisan d’un libéralisme modéré, autant économique que social, distinct du libéralisme plus martial de Thatcher ? L’Etat, selon May, doit-il se contenter d’actions exceptionnelles, ou plus pérennes ? Si sa vision de la société peut déranger par son interventionnisme, sa vision de l’action économique étonne surtout par sa superficialité. On peut douter que May nourrisse une vision claire de son action économique : elle ne s’est jamais ouvertement intéressée à l’économie avant de devenir Premier Ministre. Margaret Thatcher, avant d’accéder au pouvoir, avait travaillé d’arrache-pied les questions économiques. May semble parler d’économie du bout des lèvres. Espérons qu’elle n’ait pas besoin des quatre prochaines années pour y voir plus clair.

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Credit: Daily Mail.

One thought on “De Margaret Thatcher à Theresa May, d’un libéralisme l’autre

  1. L’opposition entre le ‘global Britain’ et l’interventionnisme de Theresa May est loin d’être une contradiction si on se souvient que le conservatisme tory classique a à sa base le concepte de Nation. L’ouverture et le liberalisme tant vanté du R-U (comme des E-U d’ailleurs) est soumis au principe de participer au bien de la nation, au lieu d’être des conceptes vides de sens comme en France ou l’Italie, où le liberalisme, l’ouverture, la mondialisation sont systématiquement mis en opposition avec l’existant, le ‘vieux’, voire le peuple, cette bande de ringards paresseux et arriérés,
    l’explication de fond étant que le liberalisme du Club Med est de sorginte marxiste, donc totalitaire, utopique, et contre le peuple, tandis que le liberalisme anglo est pragmatique, de droite, et national.

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