Margaret Thatcher, orgueil et préjugés

Le Point, 6 October 2016

Tant d’idées reçues sur cette pure libérale… En voici neuf.

1. Elle a mis les syndicats à genoux

Oui, mais. Dans la mythologie de gauche, Thatcher occupe une place à part : celle de la briseuse de grève. En effet, elle n’y est pas allée de main morte. En 1984, la National Union of Mineworkers, menée par Arthur Scargill, lança un grand mouvement de grève pour protester contre la fermeture annoncée de sites miniers. Dans un pays épuisé par les grèves à répétition, Thatcher ne fit aucune concession. La grève fut déclarée illégale en septembre 1984, en raison de l’absence de vote au niveau national, et prit fin en mars 1985. Si le gouvernement a fait ample usage de la police, il n’a jamais envoyé l’armée, comme on l’entend parfois. On sait seulement que Margaret Thatcher était prête à le faire, non pour briser la grève, mais pour faire circuler le charbon vers les centrales si nécessaire. Le gouvernement sortit vainqueur et la plupart des mines fermèrent. Le plus dur conflit industriel de l’histoire britannique contribua nettement à l’affaiblissement du mouvement syndical. Mais si la détermination de Thatcher en est une explication incontestable, Arthur Scargill était de son côté si extrême qu’il se montra incapable de trouver des alliés au sein des autres syndicats. Par ailleurs, l’adhésion syndicale était déjà en déclin depuis la fin des années 1970, et la baisse s’accentua avec les privatisations.

2. Elle a géré les finances publiques en bonne épicière

Pas toujours. Thatcher, c’est d’abord une rhétorique, celle de « rolling back the state », réduire la taille de l’État et favoriser l’initiative privée. La pratique fut plus nuancée. Certes, le déficit public baissa à partir de 1984, permettant même deux années d’excédent en fin de mandat. La dette publique, elle, décrut constamment entre l’arrivée de Thatcher au pouvoir et son départ. Quant à la dépense publique, si elle a baissé en proportion du PIB entre 1979 et 1990, elle n’a en fait cessé d’augmenter en termes réels durant la période.

3. Elle a détruit les services publics britanniques

Non. Voilà bien une opinion étrange, courante à gauche. Sous Thatcher, la sécurité, la santé, l’éducation et la sécurité sociale ont connu une augmentation en termes réels. Les secteurs touchés par une baisse en termes réels furent l’industrie, en raison des privatisations, et le logement, en raison de la politique d’achat de logements sociaux par leurs bénéficiaires. Amorcées en 1981, les privatisations s’accentuèrent à partir de 1984 avec la vente de British Telecom, British Gas et British Airways. La plupart des industries dénationalisées, du point de vue conservateur, n’étaient pas des services publics au sens strict et devaient bénéficier de l’exposition à la concurrence. En définitive, Thatcher a voulu développer une autre vision du service public, où tous les services ne doivent pas relever de l’État, et où leur taille ne préjuge pas de leur qualité.

4. Elle voulait privatiser l’État providence

Non. Certainement le mythe le plus solide, mais aussi le plus farfelu. Il est indéniable que Thatcher avait l’intention de réformer l’État providence pour accroître la responsabilité des bénéficiaires, mais aussi celle de l’État. Après deux premiers mandats consacrés à l’économie, aux syndicats et à la politique extérieure, Thatcher aborda la politique sociale en 1987, en particulier l’école et la santé. Elle chercha à introduire davantage de concurrence entre les fournisseurs de ces services, à décentraliser la prise de décision dans les écoles et les hôpitaux et à introduire une logique d’évaluation. École comme santé restèrent gratuites. Difficile donc de parler de privatisation ! Cependant, Thatcher réfléchissait constamment à de nouvelles réformes, notamment à l’introduction de « chèques éducation » ou encore à un système de santé assurantiel, avec un socle minimum financé par l’État. De là à y voir la fin de l’État providence…

5. Elle était le chantre de l’ultralibéralisme

Pas vraiment. Thatcher fait partie de ces conservateurs qui, alarmés par la situation du pays, ont plaidé pour un retour à l’initiative privée. Il fallait en finir avec le « consensus de l’après-guerre », où travaillistes comme conservateurs s’accordaient sur une approche keynésienne de l’économie. La passion de Thatcher pour le libéralisme se développa progressivement. En 1974, elle cofonda le think tank libéral Centre for Policy Studies et se rapprocha de l’Institute of Economic Affairs. Parmi les penseurs libéraux, c’est Friedrich Hayek qui exerça la plus grande influence sur elle. Comme lui, elle était convaincue qu’aucun compromis avec le socialisme n’était possible, parce que cette idéologie tendait toujours vers des résultats totalitaires. Défenseur de la libre entreprise, Thatcher pensait que « le gouvernement devait créer un motif adéquat de stabilité financière, de faible imposition, de régulation souple […] pour permettre la croissance de la prospérité et de l’emploi ». Son succès reposait aussi sur la simplicité de sa vision : « Ma politique est fondée […] sur des principes que des millions de personnes […] ont reçus dans leur éducation : […] vivre selon ses moyens ; épargner pour les mauvais jours ; payer ses factures à temps. » En pratique, ses réalisations, de l’abolition du contrôle des prix aux privatisations, furent clairement libérales. Mais le libéralisme thatchérien n’a jamais touché l’ensemble des services de l’État : Thatcher voulait un État régalien fort, mais n’a jamais défendu un État minimal. Elle a plutôt voulu mettre en œuvre un retour aux principes classiques du libéralisme formulés au XIXe siècle.

6. Elle était le chantre de l’individualisme

Oui et non. On fait de Thatcher l’héroïne des yuppies de la City. « La société n’existe pas, il n’y a que des individus », affirma-t-elle lors d’une interview en 1987. Mais si Thatcher personnifiait un certain individualisme, elle insistait, en bonne libérale conservatrice, sur la responsabilité individuelle, visible dans le travail et l’épargne bien plus que dans l’égoïsme. Juste avant de déclarer que « la société n’existe pas », elle venait de dire : « On a fait croire à trop de gens que, s’ils ont un problème, c’est à la société de s’en occuper. […] Mais […] la société n’existe pas, il n’y a que des individus […] et des familles. Aucun État ne peut faire quoi que ce soit sans les gens, et les gens doivent veiller d’abord sur eux-mêmes. […] Les gens sont obsédés par leurs droits, sans penser aux obligations qui vont avec. »

7. Elle a une responsabilité dans la crise financière de 2008

Pardon ? Thatcher est aussi connue pour le big bang du 27 octobre 1986, un ensemble de réformes de dérégulation des marchés financiers dont l’impact fut considérable. Le gouvernement mit en œuvre, entre autres, la suppression de la distinction entre « animateurs de marché » et « courtiers », la fin de l’exclusion des entreprises étrangères de la cotation au London Stock Exchange et la suppression des commissions fixes sur les échanges de titres. Jusque-là, la City ressemblait davantage à un club de gentlemen qu’au fer de lance de la finance mondiale. La concurrence étrangère, à commencer par celle de New York, était rude. Thatcher tenait donc à faire de la finance un secteur plus rentable, débarrassé de ses règles obsolètes. Conséquence, une croissance spectaculaire du secteur, accompagnée du rachat de fonds et de banques britanniques par des entreprises plus larges, et une mutation progressive de l’économie de l’industrie vers les services. Autrefois perçu comme un simple intermédiaire, le secteur financier devint un véritable contributeur de la croissance. Certains estiment que la crise de 2007-2012 a davantage touché le Rpyaume-Uni parce que son secteur était trop dérégulé. Mais la dérégulation de 1986 n’avait rien d’exceptionnel au regard de l’archaïsme du secteur, et elle n’est pas plus importante que celle qui prévaut en Europe. Surtout, la crise de 2008 est d’abord une crise du crédit, née aux États-Unis. Que Londres soit davantage touchée, à l’époque, tenait à son statut de ville mondiale et aux liens qu’elle entretenait avec les banques et les fonds du monde entier, à commencer par ceux des États-Unis.

8. Elle avait une tendance mère la morale

Un peu. Quand, en France, on dénonce l’esprit de Mai 68, au Royaume-Uni, on s’en prend à la « société permissive » des années 1960. À l’époque, des lois se succèdent pour abolir la peine de mort et libéraliser l’avortement ou le divorce, tandis que les universités, inspirées par la France et les États-Unis, sont en effervescence. Thatcher est en première ligne, dans les années 1960 et 1970, pour dénoncer ce qu’elle perçoit comme les maux de son temps : la perte de la responsabilité individuelle, le reflux de la famille traditionnelle et la licence tous azimuts. On a souvent décrit sa rhétorique comme inspirée des valeurs chrétiennes – elle fut marquée par son père, fervent méthodiste – et victoriennes. Elle cultivait aussi une vision morale de l’économie. Elle présentait souvent le libre marché comme la condition de la remoralisation de la société, voyant dans la dépendance envers l’État une pratique immorale. On lui doit cette phrase frappante : « L’économie est la méthode ; le but est de changer […] l’esprit. » Cependant, en pratique, Thatcher restait politiquement libérale et pensait qu’on ne pouvait pas rendre les hommes bons par la loi – la morale devait être d’abord personnelle. Députée de l’opposition, elle vota en 1967 pour la légalisation de l’avortement et la décriminalisation de l’homosexualité. Une fois au pouvoir, elle ne revint jamais sur la législation « permissive » des années 1960. Au final, Thatcher était une moraliste ambiguë.

9. Il y a un avant et un après-Thatcher

Oui et non. Bien sûr, pour la Grande-Bretagne, il y a un avant et un après-Thatcher. Mais Thatcher, avant 1979, n’était pas encore thatchérienne. Ministre de l’Éducation et des Sciences de 1970 à 1974, elle cherchait simplement à obtenir plus de financements pour son portefeuille. Même en 1979, elle n’avait pas encore trouvé toute sa radicalité. Entourée d’un mélange de ministres hostiles autant que convaincus, elle devait se montrer prudente. À partir de 1981, et surtout de 1983, elle commença vraiment à s’affirmer – c’est cette image d’elle que nous avons conservée aujourd’hui.

Read the article on Lepoint.fr.

Credit: Rex Features.

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