“Maggie” dans le texte

Le Point, 6 October 2010

Inédit. Les discours de l’ancien Premier ministre britannique sont enfin traduits en français. Un événement éditorial, des textes encore d’actualité. 

Tout le monde a un avis sur Margaret Thatcher. Mais la connaît-on si bien ? On lui a tant prêté qu’un retour au texte semble aujourd’hui indispensable. A point nommé, Les Belles Lettres publient un recueil des grands discours de la Dame de fer entre 1968 et 1992. Pendant ce quart de siècle, les thèmes qui ont fait son succès s’affirment. L’économie est, sans aucun doute, le sujet central de ses interventions. A partir de 1975, date à laquelle elle prend la tête des conservateurs, chaque conférence annuelle du parti, en octobre, est l’occasion de poser de nouveaux jalons. Thatcher n’a jamais reculé devant le constat des difficultés. Comme en 1975, lorsqu’elle évoque les problèmes économiques et financiers de la nation, ou en 1976, lorsqu’elle fustige le volume des dépenses publiques et l’interventionnisme économique. Elle y mêle une charge violente contre le Parti travailliste – qu’elle accuse d’avoir mis le pays à genoux – et les syndicats.

Au service de sa rhétorique, une palette de concepts récurrents où s’affrontent le bien – la liberté, la responsabilité, le travail – et le mal – leurs contraires. Véritable leitmotiv de sa pensée, sa détestation du socialisme – celui des travaillistes comme celui de l’URSS – jalonne tous ses discours. Après des années de bataille, à la fin d’un règne qui coïncide avec l’effondrement de l’URSS, Thatcher regarde d’en haut le cadavre de l’utopie socialiste et conclut : “Le socialisme marxiste n’est pas encore enterré mais on peut d’ores et déjà rédiger son épitaphe. Il a appauvri et mis à mort des nations. Il a favorisé le mensonge et la médiocrité. Il a persécuté la foi et le talent. Nous n’allons pas le regretter.”

Extraits

“Les problèmes économiques, au départ, n’ont rien à voir avec l’économie”

Blackpool, 10 octobre 1975

Quel est le défi de notre temps qu’il nous faut relever ? Je crois qu’il en existe deux : régler les problèmes économiques et financiers de la nation, et croire de nouveau en nous-mêmes et en notre pays. (…) Le défi économique est grave. Mais tout aussi grave, sinon davantage, est le défi politique et moral. Car les problèmes économiques, au départ, n’ont rien à voir avec l’économie. Ils ont des racines bien plus profondes qui plongent loin dans la nature humaine et la politique, et à l’arrivée ils ne sont plus liés non plus à l’économie.

(…) Nous sommes tous inégaux. Personne, Dieu merci, n’est l’équivalent de personne, contrairement à ce que peuvent prétendre (…) les socialistes. Nous croyons au fond de nous que chacun jouit du droit de n’être l’égal de personne. Mais, dans le même temps, dans notre esprit, chaque être humain a la même importance qu’un autre.

“Parfois, j’en ai assez d’entendre parler d’austérité”

Brighton, 8 octobre 1976

[L’engouement des gouvernants actuels] quasiment extrême pour la dépense publique insensée ne répond pas seulement à un réflexe de compassion. (…) Il naît d’une volonté farouche d’exercer un contrôle sur la vie quotidienne des riches comme des pauvres. Plus une famille a de l’argent à dépenser, plus elle s’affranchit de l’Etat. Plus on lui soutire de cet argent par le biais de l’impôt, plus elle se retrouve sous la coupe de ce même Etat ; et c’est ce que cherche à faire le socialisme.

(…) Il est certain que nous n’allons pas résoudre nos problèmes simplement par le biais de coupes budgétaires (…). Parfois, je me dis que j’en ai assez d’entendre parler d’austérité. Ce n’est pas l’austérité qui fut à l’origine de la grandeur de la période élisabéthaine (…). Ce n’est pas l’austérité qui nous souffla de lancer des recherches pétrolières en mer du Nord et d’exploiter la ressource. C’est l’envie d’entreprendre. Une envie d’entreprendre positive, vitale, stimulante, individuelle. C’est cette envie d’entreprendre qui fut jadis le moteur de ce pays, mais qu’on n’inculque plus à nos jeunes d’aujourd’hui. Elle s’est éteinte avec l’Etat socialiste. (…) Quel travesti de la vérité que d’entendre les socialistes se proclamer les amis des travailleurs ! De nos jours, nous sommes tous des travailleurs. Et de nos jours ce sont les conservateurs, et non les socialistes, qui représentent les authentiques intérêts, espoirs et aspirations des travailleurs.

“Le socialisme a tourné au vinaigre”

Brighton, 13 octobre 1978

Le socialisme a tourné au vinaigre. (…) Il existe un grand nombre de facteurs pour expliquer cela. L’un d’entre eux trouve son origine dans ce sentiment le plus laid qui soit : l’envie. (…) On le décèle dans le préjugé défavorable que les travaillistes éprouvent à l’égard des hommes et des femmes qui essaient d’améliorer leur condition et celle de leurs familles. Les gens ordinaires, les petits entrepreneurs, les travailleurs indépendants ne sont pas censés s’en sortir par eux-mêmes. S’ils doivent s’élever dans la société, c’est collectivement, ou pas du tout. S’en prendre au mérite et à la distinction, c’est dire non à la qualité, à l’indépendance, à l’originalité, au génie, dire non à la richesse et à la diversité de l’existence.

“Les vertus de l’autodiscipline et de la maîtrise de soi”

Blackpool, 16 octobre 1981

L’ordre repose sur la discipline (…) que l’on s’impose à soi-même. Je regrette amèrement que les vertus de l’autodiscipline et de la maîtrise de soi, les signes d’une démocratie mature, aient été si médiocrement enseignées dans certains foyers et certaines écoles que, par voie de conséquence, leur pratique dans notre société soit tombée en désuétude. Et c’est lorsque l’autodiscipline se délite que la société se doit de faire respecter l’ordre.

“L’argent public, cela n’existe pas”

Blackpool, 14 octobre 1983

Gardons toujours à l’esprit cette vérité fondamentale : l’Etat n’a d’autre source de revenus que l’argent gagné au travail par nos compatriotes. Si ce même Etat a envie d’accroître ses dépenses, il ne peut le faire qu’en sollicitant un prêt qui sera prélevé sur votre épargne ou en vous imposant davantage. Il est vain de se dire que quelqu’un d’autre paiera – ce “quelqu’un d’autre”, c’est vous. L’argent public, cela n’existe pas ; je ne connais que l’argent des contribuables.

“L’éthique est le fondement même de notre positionnement politique”

Bournemouth, 10 octobre 1986

Le reproche qui nous est parfois adressé consiste à dire que notre programme ne se soucie que des problèmes d’argent et de rentabilité. (…) Ce que nous affirmons, cependant, c’est que l’éthique est le fondement même de notre positionnement politique. Pourquoi nous autres conservateurs sommes-nous si hostiles à l’inflation ? Simplement pour la raison qu’elle fait grimper les prix ? Non, parce qu’elle détruit la valeur de l’épargne de nos concitoyens. Parce qu’elle détruit des emplois et, dans le même temps, des espérances. C’est là le sens de notre combat contre l’inflation. Pourquoi avons-nous limité le pouvoir des syndicats ? Simplement dans le but d’améliorer la productivité ? Non, parce que les travailleurs syndiqués veulent se sentir protégés de toute forme d’intimidation et vaquer à leurs occupations quotidiennes dans le calme – comme tout le monde dans ce pays. Pourquoi avons-nous permis à nos concitoyens d’acheter des actions dans les industries nationalisées ? Simplement dans le but d’optimiser leur rentabilité ? Non. Pour distribuer les richesses de la nation le plus largement possible parmi la population.

“Nous autres, Britanniques, sommes autant les héritiers du patrimoine européen”

Bruges, 20 septembre 1988

L’Europe n’est pas l’œuvre du traité de Rome. Et l’idée européenne n’est la propriété d’aucun groupe ou d’aucune institution. Nous autres, Britanniques, sommes tout autant les héritiers du patrimoine culturel européen que toute autre nation. Les liens que nous avons tissés avec le reste de l’Europe, le continent de l’Europe, ont constitué le facteur essentiel de notre Histoire. (…).

Une coopération volontaire et active entre Etats indépendants et souverains est la meilleure solution si l’on veut édifier une communauté européenne viable. L’Europe sera plus forte dès l’instant où la France restera la France, l’Espagne demeurera l’Espagne et la Grande-Bretagne continuera d’être la Grande-Bretagne, chaque nation préservant ses coutumes, ses traditions et son identité. Ce serait folie que de vouloir les réduire à une sorte de format unique qui définirait la personnalité européenne.

“On nous dit que notre seul souci, c’est “le fric, le fric””

Brighton, 14 octobre 1988

Parce que nous faisons tout pour accroître la prospérité de la nation et de ses citoyens, on nous taxe de matérialisme. C’est un curieux reproche. Pendant des années, l’un des sujets de discussion les plus fréquents dans le domaine politique en Angleterre concerna les moyens à mettre en oeuvre pour garantir une croissance économique. Maintenant que le travail est fait (…) on nous dit que notre seul souci, c’est “le fric, le fric”. (…) On nous accuse de favoriser l’égoïsme et l’appât du gain. (…) Est-ce que le désir naturel de quelqu’un de réussir ce qu’il entreprend, d’offrir de meilleures conditions d’existence à sa famille et de garantir des perspectives d’avenir à ses enfants fait de lui, au bout du compte, un matérialiste ? Bien sûr que non. Cela fait de lui un honnête homme, dévoué à sa famille et à la communauté humaine qui l’entoure, et disposé à assumer lui-même des responsabilités. La vérité, c’est que nous encourageons en fait ce qu’il existe de meilleur dans la nature humaine. (…) La vérité, c’est que la prospérité a donné naissance non à une société égoïste, mais à une société généreuse.

« Margaret Thatcher. Discours 1968-1992 », traduction de Michel Lemosse, préface de Mathieu Laine (Les Belles Lettres, 560 pages, 19 euros). Parution le 7 octobre.

Read the article on Lepoint.fr.

Credit: Les Belles Lettres.

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