Emmanuel Macron ou le progressisme pour les nuls

Figaro Vox, 26 September 2016

Quand certains philosophes se piquent de politique, certains politiques se piquent de philosophie. On prête à Emmanuel Macron de grand talents en la matière, tout d’abord parce qu’on le dit ancien « assistant » du philosophe Paul Ricoeur – en oubliant de préciser qu’il fut assistant éditorial pour un ouvrage – mais aussi parce qu’il se plaît à analyser les courants politiques du moment. Par comparaison – le niveau de philosophie politique de Hollande, Sarkozy et Marine Le Pen confondus étant assez pauvre –, il donne l’impression d’une clarté d’esprit incomparable. Mais est-ce le cas ? Passons sur l’épisode Jeanne D’Arc, en tout point pitoyable – faire de Jeanne d’Arc un précurseur de la République et un chantre de l’individualisme, il fallait y penser. Attardons nous plutôt sur sa dernière trouvaille : la grande division qui compte, aujourd’hui, serait celle qui sépare les progressistes des conservateurs.

Par cette déclaration, Macron renvoie bien entendu les conservateurs dans le camp des imbéciles obscurantistes, tout en soulignant la supériorité morale des progressistes, dont il se veut le digne représentant. C’est une stratégie de positionnement : par rapport à la droite, bien sûr, mais surtout par rapport à la gauche : il s’agit d’ancrer dans la tête du sympathisant de gauche, très sensible idéologiquement, que lui, Macron, porte la bonne étiquette. Il s’agit aussi de sous-entendre que les « conservateurs » (comprendre : les arriérés) se trouvent, contrairement à la vulgate qui ne les situe qu’à droite, dans les deux camps, à droite comme à gauche. Il s’agit enfin de confondre les opposants de gauche aux quelques réformes qu’il a entreprises, en les traitant donc de « conservateurs ». « Vous avez beau être de gauche, vous n’êtes pas de vrais progressistes ! », sous-entend-il.

Cette stratégie, sous son apparente simplicité, est efficace. Mais c’est un sophisme : en choisissant délibérément d’éviter le mot qui fâche, Macron insiste sur une distinction politique imparfaite. Le mot qui fâche est le mot « libéral », car c’est bien cela qu’est Macron, un libéral de gauche, et il n’y a aucun mal à cela. En bon progressiste, il veut améliorer la condition humaine en « changeant » la société, et insiste sur le rôle de l’Etat en la matière, et en bon libéral, il veut aussi pour y parvenir utiliser les outils de l’économie de marché. Mais se dire « libéral » créerait forcément un grand froid à gauche. Macron a beau prétendre n’être ni de droite ni de gauche, il sait qu’il obtiendra plus facilement les voix des libéraux de droite, qui s’intéressent davantage aux réformes qu’à la virginité idéologique de leur auteur, que celles des sympathisants de gauche, pour qui le « libéralisme » est souvent un gros mot.

Que Macron tienne à la distinction entre progressisme et conservatisme peut se comprendre : il a beau être libéral, tous les progressistes ne sont libéraux, et tous les libéraux ne sont pas progressistes. Au contraire, à l’origine, le libéralisme se voulait le défenseur de l’individu contre l’Etat et l’arbitraire du pouvoir. Avec le temps, certains libéraux se sont distingués en plaidant pour une utilisation de l’Etat au service de l’individu, pour accroître sa liberté voire étendre ses droits. Loin de vouloir livrer les individus à eux-mêmes, ils voulaient conduire la société dans une direction donnée, plus juste, parfois socialement plus égalitaire. Dans ce contexte, seule l’intervention de l’Etat, suffisamment englobante et verticale, pouvait le permettre. C’est notamment l’une des dimensions du New Labour de Tony Blair au Royaume-Uni. Ainsi, quand on introduit ce troisième terme, « libéral », force est de constater que la division binaire entre conservation et progrès se complique. Une division plus fine se fait donc jour, et elle produit à l’intérieur de chacun des camps : d’une part les conservateurs libéraux et conservateurs non libéraux – parfois simplement anti-libéraux, parfois résolument étatistes – et d’autre part les progressistes libéraux et les progressistes non libéraux.

Bien souvent, la division se manifeste dans les sujets économiques, mais pas uniquement. Prenons un exemple récent, le burkini. Le conservateur est par nature plutôt hostile au burkini, parce que cet accoutrement semble valider un traitement de la femme infériorisant, incarne une rupture avec la coutume de la semi-nudité à la plage, et pour ces deux raisons crée une brèche dans la vie de la communauté. Mais il y a une grande différence entre le conservateur étatiste, qui prônera l’intervention de la loi pour interdire cette pratique, et le conservateur libéral, qui, vraisemblablement heurté par l’existence du burkini, ne requerra pas forcément l’intervention de la loi mais insistera sur l’importance des mœurs. Car les mœurs émergent de façon endogène et sans intervention de l’Etat. Comme les échanges sous l’effet de la main invisible du marché, les mœurs ne sont pas prévisibles et naissent d’un accord graduel, scellé par le temps et validé par l’expérience. Lorsque de nouvelles mœurs apparaissent et qu’elles heurtent la majorité, c’est à la majorité de réagir, avec ses armes : parler à ceux dont les mœurs semblent incongrues et tenter de les convaincre qu’ils se trompent. Concrètement, dans le cas en question, on aurait pu aussi décider de boycotter les plages concernées, ou de peser pour la création d’espaces à part pour les nageurs en burkini, voire organiser cette séparation de fait. Qui sait si l’isolement de fait des familles adeptes de cette innovation vestimentaires n’aurait pas, à terme, influencé leur comportement dans l’autre sens ? Mais souvent, les Français préfèrent s’en remettre à la loi tout en restant muets devant les manifestations quotidiennes qui les chagrinent.

Par conséquent, ce que la gauche (et parfois même la droite) peine à comprendre quand elle considère le « conservatisme », c’est que l’on peut s’opposer à une pratique sans demander que la loi l’interdise. Ce qu’elle comprend encore moins bien, c’est qu’un conservateur puisse être libéral pour l’économie comme pour les mœurs – préférer la main invisible du marché, dans les deux cas, à la main lourde de l’Etat -, tout en formulant des jugements et en ayant une vision morale très claire de l’importance de la responsabilité et des contraintes pour le bon fonctionnement de la société civile, qu’on la considère dans son aspect économique ou moral. Et comme les personnes ne sont pas des objets, qu’elles sont douées de sensibilité et que nous établissons avec elles des relations qui dépassent largement la dimension utilitaire que nous avons avec les objets, il est naturel pour un conservateur de vouloir défendre le rôle des limites et de la contrainte dans les relations humaines plus que dans les affaires économiques. On notera au passage l’ambiguïté foncière du terme « libéral », qui pour certains signifie que l’Etat se retient d’intervenir dans la société civile, quand pour d’autres il signifie que l’on tolère tous les comportements possibles. On peut donc refuser que l’Etat intervienne dans toutes les affaires de la société civile étant extrêmement critique, publiquement, à l’égard certains comportements.

La distinction macronienne entre conservateurs et progressistes est d’autant plus fragile, par ailleurs, que les conservateurs et les progressistes ont quelques points communs. Conservateurs et progressistes libéraux peuvent s’entendre, d’abord, sur l’économie et la nécessité de préserver la liberté des échanges marchands. Certes, ils le feront pour des motifs différents – les progressistes, volontaristes, pour améliorer la condition humaine et créer plus de justice sociale, les conservateurs parce qu’ils y voient l’expression de l’ingéniosité humaine et le meilleur moyen de créer des richesses. Au-delà, qu’ils soient libéraux ou non, conservateurs et progressistes se rejoignent dans la critique de la sphère marchande quand elle sort de son ordre : comme on l’a dit, les personnes ne sont pas des objets. Elles sont des sujets, des fins en soi, et non des moyens en vue d’autres fins. Elles incarnent la part de la vie humaine qui n’est pas utilitaire – celle que l’on retrouve aussi dans l’art et les loisirs. Par extension, elles ne sont pas à vendre – ni elles ni leurs corps -, au risque de leur ôter toute humanité.

Pour ajouter à la confusion, le passé fourmille d’exemples de décisions politiques progressistes prises par des conservateurs, et vice-versa. Quand Benjamin Disraeli, le Premier ministre britannique, a étendu le suffrage électoral aux classes moyennes, il était certes mu par son opportunisme politique légendaire, mais aussi par sa volonté de pallier ce qu’il dénonçait comme l’existence de « deux nations » dans son pays. Quand Theresa May a déclaré au moment de sa nomination qu’elle appelait de ses vœux une société qui ne bénéficiait pas à quelques-uns mais à tous, et qu’elle a annoncé vouloir réintroduire la sélection au collège, elle a proposé ce que d’aucuns ont analysé comme un « conservatisme progressiste ». Inversement, en 1996, Bill Clinton a réformé l’Etat-providence dans une perspective conservatrice, puisqu’il souhaitait atténuer la dépendance des individus aux aides publiques.

Cela veut-il dire que conservatisme et progressisme n’expriment pas de différences fondamentales ? La où Macron a peut-être raison, c’est que ces deux courants de pensée expriment des visions du monde différentes. Les progressistes pensent pouvoir agir sur la société pour la rendre plus juste ; les conservateurs refusent cette vision utilitaire, estimant que les interactions humaines suffisent, la plupart du temps, pour équilibrer les situations imparfaites, n’en appelant à l’Etat que lorsque la société civile est impuissante. Les progressistes n’hésitent pas à faire usage de moyens absolument liberticides ou contre-intuitifs pour forcer la nature humaine ; les conservateurs acceptent l’imperfection humaine, et préfèrent s’appuyer sur elle pour penser la bonne société, plutôt que la refuser au risque de l’accroître. Les progressistes sont parfois victimes d’un optimisme béat ; les conservateurs ont la conscience du mal ancrée en eux, quoi qu’ils y fassent.

Mais les concepts politiques ne sont pas fixés pour toujours. Ou plutôt ils sont fixés pour longtemps, mais leur succès relatif change. Le progressisme contemporain, en France, semble à bout de souffle. De plus en plus de Français se sentent plus conservateurs que progressistes. Peut-être est-ce parce que le fameux Progrès, brandi devant nos yeux depuis le XIXè siècle, a clairement montré ses limites ? Que les grandes réformes de société, par exemple, n’ont pas rendu les gens toujours plus libres ou heureux, mais qu’elles ont fait apparaître des maux inédits ? Que le changement pour lui même est devenu stérile ? Difficile de dire si le nouveau rapport de force entre conservatisme et progressisme tient à la victoire du premier ou à la faillite du second. Mais il ne fait aucun doute que nous sortons d’une longue période où le second semblait avoir l’ascendant sur le premier, au moins au sein de l’élite. Faut-il dès lors insister sur la remontée du conservatisme ou la descente du progressisme ? Dans le premier cas, est-ce de la myopie ? Dans le second, un juste retour à la normale ? Reste qu’avant aujourd’hui, rares auraient été les politiques, de droite comme de gauche, à souligner la dichotomie entre conservatisme et progressisme en reconnaissant leur égalité de fait. Macron vient de le faire. Paradoxalement, il ne se rend pas compte qu’il sert davantage le conservatisme, en confirmant son ascension relative récente, que le progressisme.

 Read the article on Lefigaro.fr.

Credit:Editions First & First Interactive. 

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