Conservatisme, mode d’emploi

Lepoint.fr, 19 September 2916

L’époque moderne – celle qui débute aux Lumières – compte trois courants philosophiques et politiques majeurs, le libéralisme, le progressisme et le conservatisme. Pourtant, autant le débat intellectuel en France s’épanche volontiers sur les deux premiers, autant le dernier membre de la trinité, le conservatisme, peine à y exister comme courant intellectuel majeur et légitime. Une question est de comprendre pourquoi la France ne dispose pas de tradition conservatrice digne de ce nom – question à laquelle j’ai tenté de répondre dans un ouvrage récent. Une autre question, plus large, est de comprendre quels sont les différences et les points communs entre ces trois grands courants.

C’est à cette interrogation que répond l’excellent ouvrage qui paraît cette semaine aux Editions du Toucan, De l’urgence d’être conservateur, traduction en français de How to Be a Conservative, du philosophe conservateur anglais Sir Roger Scruton. (Déclaration d’intérêts : je suis le traducteur de l’ouvrage.) Bien sûr, Scruton, puisqu’il est conservateur, y propose une défense du conservatisme, mais le livre, à mon sens, peut se lire autant à titre informatif qu’idéologique : les conservateurs y trouveront matière à étoffer leur pensée ; les autres une excellence présentation de ce qu’est le conservatisme et de ses relations avec le libéralisme et le progressisme.

Plus que de longs discours, un schéma, construit à partir des analyses de Scruton, permet de résumer la triple relation existant entre les trois courants :

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 On peut définir succinctement les trois écoles de pensée de la façon suivante. Le libéralisme est la doctrine politique qui préside à la séparation du religieux et du politique à partir du XVIIè siècle – même si d’aucuns en datent les prémices bien avant. Le libéralisme place la raison avant la révélation, et définit un ensemble de droits pour les individus, autant politiques que civils et économiques. Ces droits sont indissociables de la vision de l’individu comme relativement autonome. Le progressisme est la continuation politique et sociale de la foi dans le Progrès scientifique, qui s’est développée à partir du XIXè siècle. Autant le Progrès prévoyait que la condition humaine ne ferait que s’améliorer grâce à la science, autant le progressisme estime que la condition humaine ne peut s’améliorer que par des réformes planifiées par l’Etat qui modifient l’organisation de la société en prenant pour cible des situations perçues comme contraignantes, inégales ou injustes. Le conservatisme, enfin, bien que né en Grande-Bretagne dès le XVIIè siècle, s’est développé sous sa forme moderne en réponse au libéralisme puis au progressisme, pour défendre une vision de la société indissociable d’un ancrage dans le passé, pour avertir des risques d’une liberté et d’une égalité aveugles, et pour rappeler que certes, l’individu existe, mais que la communauté qu’il forme avec les autres et les coutumes qui en découlent sont le fondement même de cette existence.

Selon Scruton, il existe plusieurs zones de recoupement entre ces courants. Libéralisme et progressisme, tout d’abord, mettent l’accent sur les droits – collectifs ou individuels – et leur défense acharnée. Ils ont aussi en commun une certaine tendance à penser la société comme un moyen en vue d’une fin – pour le libéral, la libération de l’individu, pour le progressiste, la création de davantage de justice. Sous-entendu, le conservatisme lui se contente de prôner l’autonomie et la continuité de la société – à condition, bien sûr, que cette société soit bonne – sans chercher à en faire un instrument quelconque. On peut certes diverger sur le sens à donner à la « bonne société » – nous en parlerons la semaine prochaine. Mais vouloir en forcer la nature, pour un conservateur, revient à appliquer une force verticale et totalitaire contraire aux aspirations humaines véritables et potentiellement destructrice – les régimes communistes en constituant le meilleur exemple. Cela ne veut pas dire qu’un conservateur ne défendra pas, dans certains cas, la liberté ou la justice sociale, mais il ne perçoit pas le rôle de la société civile dans ces termes.

Plus intéressant encore, il existe des zones de recoupement entre d’une part conservatisme et libéralisme, et d’autre part conservatisme et progressisme. Conservatisme comme libéralisme mettent en avant la limitation du pouvoir de l’Etat, à la faveur de la société civile et de l’individu, car ils estiment que l’intervention de l’Etat n’est jamais assez précise ni humaine pour cerner les besoins humains et y répondre – quand elle ne contraint pas les personnes à suivre une direction qu’elles ne souhaitent pas prendre. Certes, le conservateur met davantage l’accent sur la société que sur l’individu, et le libéral fait le contraire, mais leur racine commune est bel et bien la prise de distance d’avec l’Etat. Cela ne veut pas dire que le conservateur rejette l’intervention de l’Etat, mais que cette intervention ne doit se faire que lorsque la société civile a épuisé ses ressources.

L’aspect le plus méconnu reste l’existence de points en communs entre conservatisme et progressisme – méconnu parce que les principaux intéressés sont souvent intraitables les uns à l’égard des autres. Tout d’abord, on trouve dans les deux écoles une même préoccupation pour son prochain. Non pas que le libéral n’en ait cure, mais il estime que la liberté individuelle suffit, en quelque sorte, pour assurer la prospérité de tous. Le conservateur parlera lui des risques que présente la division de la société, comme Benjamin Disraeli, le Premier ministre britannique, dans son roman Sybil. Il vantera aussi les mérites de la charité. Cette similitude comprend quelque nuances : le progressiste posera plus volontiers le problème en termes d’inégalités et préférera à la charité la solidarité publique – l’Etat providence. Le conservateur aura aussi tendance à présenter cette générosité comme un devoir moral souvent inspiré par la religion, quand le progressiste y verra un projet laïc.

Deuxième point de rencontre entre conservatisme et progressisme, la critique de la marchandisation – l’obsession du matériel et la marchandisation du corps. Cette conjonction est apparente, aujourd’hui, dans des combats comme l’opposition à la gestation pour autrui (GPA). La différence ici est peut-être que la critique progressiste doit beaucoup, en la matière, à la critique marxiste de l’aliénation et du fétichisme de la marchandise, quand les conservateurs, en tout cas dans leur version anglophone, sont des libéraux de bon aloi en économie et estiment que les excès de la marchandisation ne se produisent que lorsque les hommes perdent leurs repères moraux. Le capitalisme peut certes y contribuer, mais il est loin d’être le seul coupable – ce serait trop simple ! Par ailleurs, le conservateur tient à la propriété privée pour des raisons quasiment métaphysiques – la propriété permet de fonder le chez soi, le foyer, l’ancrage. Il distinguera donc la consommation sans limites de la possession d’un objet, possession qui implique soin, attention, réparation et… conservation !

Par ailleurs, le schéma met en valeur deux phrases tirées de l’ouvrage de Scruton, « Retarder, c’est encore vivre » et « Sentir local, penser national », que l’on pourrait considérer comme deux slogans du conservatisme. La première – attribuée au grand Premier ministre anglais Salisbury – résume parfaitement la position du conservateur face au changement qu’il juge intempestif et illégitime : quand on objecte au conservateur que certains de ses combats ne servent à rien, puisque dans quelques années les changements qu’il refuse se produiront de toute façon, il peut répondre avec sagesse que retarder ces changements pour un certain temps – quelques mois, quelques années – est déjà une réussite en soi. Plus trivialement, le conservateur pourrait dire : « C’est toujours ça de pris ! ». Quant à « Sentir local, penser national », l’expression touche à un autre grand thème conservatisme, la nation. Pour un conservateur, nation et village ne s’opposent pas, mais la première est la continuation logique du second. Autant de thèmes que Scruton développe abondamment dans son ouvrage…

Deux remarques pour finir. La classification proposée ici est volontairement simple, peut-être même réductrice. Nous verrons en effet que dans le monde d’aujourd’hui, elle est sujette à quelques glissements. Par ailleurs, sont notés en rouge, dans chaque bulle, les excès ou défauts possibles de chaque courant. Manque ceux du conservatisme, que nous découvrirons en temps voulu. Autant de questions que nous aborderont dans les deux prochaines semaines.

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