Splendeurs et misères de la méritocratie

Lepoint.fr, 11 September, 5 September, 29 August

Quels parents, un tant soit peu impliqués dans l’éducation de leurs enfants, ne se demandent pas anxieusement si ceux-ci réussir leurs études ? Car du résultat de ces études dépendra le début de leur carrière professionnelle, et ensuite, s’ils travaillent consciencieusement, leur statut social futur. En ces temps de rentrée scolaire, la question tombe à point nommé.

Cette préoccupation est nouvelle, consubstantielle aux sociétés démocratiques modernes et bien sûr absente des temps féodaux, où les enfants embrassaient a priori le même métier que leurs parents et appartenaient à la même strate sociale. Car nous vivons à l’ère de la méritocratie : qu’elle soit atteinte ou toujours espérée, la méritocratie est au fondement de la hiérarchie sociale moderne. Elle signifie que les positions et les emplois doivent être obtenus selon le mérite des individus et non selon leur naissance, leur richesse ou leurs relations. Que le népotisme et la sélection par la richesse existent toujours n’empêche pas que nous ayons changé de valeurs : le népotisme et la sélection par la richesse sont désormais regardés avec hostilité. Par conséquent, l’école est supposée non seulement transmettre des connaissances mais sélectionner, sur la base de l’acquisition de ces connaissances, les élèves plus capables.

Ce principe nous semble si évident qu’il est commun à tous les bords politiques, de la droite à la gauche. Tout récemment encore, la Grande-Bretagne a choisi un nouveau Premier ministre conservateur, Theresa May, tout dévoué à la cause. Mais il est rare que les conséquences ultimes de la méritocratie soient pensées, que ce soit par les intellectuels ou les hommes politiques.

Un grand penseur britannique, à la fois sociologue, grande figure du Parti travailliste, militant de la réforme sociale et fondateur de  nombreuses organisations dont l’Open University s’y est pourtant attelé : Michael Young. C’est d’ailleurs à lui que l’on doit l’expression même de « méritocratie », dans un essai marquant paru en 1957, The Rise of the Meritocracy (« L’ascension de la méritocracie »). Dans cette satire dystopique située en 2034, Young, par la voix d’un sociologue ultra-méritocrate mais lucide, met en lumière les évidents avantages du système, mais aussi ses inconvénients.

La société de 2034 décrite par Young est l’aboutissement d’une lutte entre les forces du « progrès » et l’ordre ancien :

« On a trop longtemps tenu en grande estime la monarchie, l’aristocratie et les propriétaires terriens, tout ce qui allait de pair avec notre passé agricole ; par conséquent, la tradition féodale a conforté la famille, toujours conservatrice dans son influence, de façon à maintenir l’héritage de la richesse, de l’occupation et par-dessus tout du prestige (…). Les forces du premier bord ne cédèrent qu’après une longue lutte contre une force supérieure de l’autre bord. La nécessité de répondre à la compétition internationale dans la paix comme dans la guerre devint une évidence pour les individus les plus intelligents (…) »

Les places et emplois y sont exclusivement distribuées en fonction du mérite, sachant que Mérite = QI + effort. Pour évaluer l’étendue de ce mérite, les individus sont régulièrement soumis à des tests d’intelligence, de l’enfance à l’âge adulte. Ces tests déterminent dans quelles écoles les enfants étudieront, et donc leur réussite scolaire et universitaire future, puis, s’ils continuent de faire leurs preuves, leur rang dans l’organisation du pays. Certains peuvent échouer à ces tests pendant l’enfance, mais les réussir plus tard – ce qui leur permettra d’occuper la fonction qu’ils méritent.

Si dans cette société le mérite peut être parfaitement évalué, c’est parce qu’il repose en grande partie sur l’intelligence des personnes, mesurée par leur QI. Ni le réseau, ni la richesse des parents ne peuvent permettre à leurs enfants de réussir plus que les autres ; seules leur intelligence et leur opiniâtreté comptent. En ce sens, dans cette société, l’égalité des opportunités règne en maître.

Pour Young, les conséquences sociales du principe méritocratique ne sont pas sans gravité. Tout d’abord, si la transition de l’aristocratie et du népotisme à la méritocratie permet d’accélérer dans le court terme la mobilité sociale, en repérant puis en promouvant les enfants des milieux les plus pauvres et les moins bien lotis, cette transition ne dure qu’un temps. Au bout de deux générations, une nouvelle classe dirigeante s’installe, fille de la méritocratie, qui monopolise les meilleures places. Pourquoi ? Parce que l’intelligence qui fonde en grande partie le mérite est héréditaire.

Ensuite, si certains connaissent une ascension méritée, d’autres vont irrémédiablement descendre l’échelle sociale. La méritocratie implique donc à la fois l’ascension sociale des uns et le déclassement des autres.

Pire, l’échec, dans une telle société, ne peut plus être mis sur le compte des réseaux ou de la richesse des autres, mais seulement de son propre manque de talent. Conséquence, selon Young, une arrogance insupportable de la nouvelle élite, intelligente et talentueuse, qui n’a plus de limites. Ensuite, si certains, tout en bas de la hiérarchie sociale, finissent par se contenter de leur sort, d’autres ne le prendront pas aussi bien, et viendront nourrir un fort ressentiment, qui pourrait bien se traduire en soulèvement social. Dans le camp de la révolte, que Young nomme judicieusement les « Populistes », on trouvera d’ailleurs aussi bien les déclassés que les moins talentueux. Ces laissés pour compte de la méritocratie critiqueront l’égalité des opportunités au nom de l’égalité des conditions, supposée plus réelle. Ils en voudront amèrement à une élite qui se contentera de les mépriser cordialement.

Michael Young était un homme de gauche et son essai s’en ressent : il sait pointer avec finesse la grande contradiction dans laquelle se retrouve la gauche quand elle défend la méritocratie. Dans son récit, Young rappelle que c’est d’abord la gauche qui au début du XXè siècle a enfourché le cheval de la méritocratie, contre les conservateurs, la noblesse, et autres propriétaires terriens.

« (…) Le Parti Travailliste, exprimant les griefs de ceux qui n’avaient rien à hériter ni à transmettre, rassembla les masses en bon ordre derrière les dirigeants visionnaires de toutes les confessions politiques. »

Mais avec le temps, la gauche s’est divisée en deux camps, l’un fidèle à son premier combat, fervent défenseur de la méritocratie, l’autre attaché à la défense de l’égalité réelle, et à la protection des perdants de la méritocratie.

Dès les années 1950, Young anticipait donc les futurs tourments de la gauche moderne. Car c’est bien cette question qui obsède la gauche aujourd’hui : être à gauche, est-ce prôner la méritocratie, au risque de priver les classes populaires de leurs éléments les plus intelligents, et donc d’accroître le fossé entre les classes sociales ? Ou bien est-ce cultiver un certain héritage populaire, voire espérer que l’intelligence du peuple serve d’abord au peuple et non à l’élite, au risque d’empêcher les plus brillants d’accéder aux classes supérieures s’ils en ont les capacités ? En bref, être à gauche, est-ce être Emmanuel Macron ou Jean-Paul Mélenchon ? Jacques Attali ou Jean-Claude Michéa ?

Mais la puissance d’anticipation de Young n’a pas seulement trait à son analyse de la gauche : dans sa description du ressentiment, il semble avoir autant annoncé Mai 1968 – que Pierre Bourdieu comme Raymond Boudon ont analysé comme l’expression de l’angoisse des déclassés de l’université, et non comme un soulèvement des classes populaires ! – que le succès croissant des mouvements dits populistes, du FN à Trump, en passant par le soutien au Brexit, dont les sources sont à chercher autant dans la défense de la souveraineté britannique que dans le rejet par le peuple d’une élite qui semble aussi lointaine qu’hautaine.

Bien sûr, aujourd’hui, certains estiment que la méritocratie n’est qu’embryonnaire, et ils le déplorent. D’autres interrogent la signification de ce fameux mérite, estimant qu’il est autant dû au milieu social qu’à l’intelligence des individus. D’autres enfin contestent la définition de l’intelligence comme héréditaire et mesurable par le QI. Mais quoi qu’il en soit, tout le monde s’accorde sur les bienfaits de la méritocratie, sans s’interroger sur ses conséquences.

Dès lors, que faire ? Faut-il s’accrocher au dogme méritocrate, ou en trouver un autre ? Michael Young ne tranche pas vraiment la question : il se contente de présenter le pour et le contre. Il sous-entend cependant qu’une société sans classes serait possible, à condition de reconnaître que la valeur d’une personne n’a pas grand-chose à voir avec son rang dans la hiérarchie sociale. Citant un « Manifeste » imaginaire, produit des défenseurs d’une telle société, Young écrit :

« La société sans classes posséderait des valeurs plurielles et agirait selon elles. Si nous devions évaluer les hommes non pas selon leur intelligence et leur éducation, leur occupation et leur pouvoir, mais selon leur bienveillance et leur courage, leur imagination et leur sensibilité, leur sympathie et leur générosité, il ne pourrait y avoir de classes. Qui pourrait dire que le scientifique est supérieur au concierge dont les qualités de père sont admirables, le fonctionnaire exceptionnellement doué pour gagner des prix supérieur au conducteur de camion exceptionnellement doué pour faire pousser des roses ? (…) Chaque être humain, dès lors, aurait une opportunité égale, non pour s’élever dans le monde à la lumière d’une quelconque mesure mathématique, mais pour développer ses propres capacités particulières pour mener une vie riche. »

Comment lui donner tort ? Certes, pour choisir ceux qui nous dirigent ou innovent, la méritocratie semble rester le pire système à l’exclusion de tous les autres. Mais pour le reste, rien n’oblige à être ériger la méritocratie en religion moderne. Au final, cet essai, mine de réflexions percutantes et prémonitoires, est très certainement l’un des plus importants du XXè siècle.

***

Bolloré, Kosciusko-Morizet ou Chodron de Courcel… Ces noms sont familiers aux oreilles françaises depuis longtemps. Ce sont ceux de grandes familles dont le prestige ne s’est pas démenti depuis le XIXè siècle, voire auparavant. Et ce ne sont que quelques exemples parmi une multitude de cas. Est-ce à dire que notre société souffre d’une conservation irrémédiable de son élite ?

La semaine passée (), nous évoquions le concept de « méritocratie » par l’intermédiaire d’un essai magistral, The Rise of the Meritocracy (« L’ascension de la méritocratie »), publié en 1958 en Grande-Bretagne par Michael Young – malheureusement non disponible en français. Nous soulignions de ce fait l’importance du principe méritocratique dans les sociétés modernes, soit la sélection volontaire, pour occuper les postes de direction, des meilleurs – en l’occurrence, chez Young, des plus intelligents – et non des héritiers. L’existence de véritables dynasties de pouvoir, en politique, dans les affaires ou dans les arts, vient-elle contredire l’espoir et la réalité méritocratiques du XXè siècle? En d’autres termes, la méritocratie serait-elle impuissante à contrecarrer la conservation du statut social à travers les générations, et inversement, à accélérer la mobilité sociale ?

Avant tout, il faut pouvoir s’accorder sur les faits. La mobilité sociale, depuis plusieurs siècles, est-elle réelle ou bien pratiquement inexistante ? Dans un ouvrage fouillé et original paru en 2014, The Son Also Rises (« Le fils lui aussi s’élève »), Gregory Clark, professeur d’économie à l’Université de Californie à Davis, apporte une réponse aussi frappante que définitive : la mobilité sociale d’une génération à une autre, en moyenne et à travers les siècles, est extrêmement lente.

Pour parvenir à ce résultat, Clark utilise une méthode simple sur le plan théorique mais hautement complexe sur le plan empirique, donc quasiment inexplorée jusqu’à aujourd’hui, l’étude de noms de famille rares et de leur trajectoire sociale à travers plusieurs générations. Sa base de données, qui porte sur neuf pays – l’Angleterre, les Etats-Unis, la Suède, l’Inde, le Japon, la Corée, la Chine, Taïwan et le Chili – et qui remonte parfois au Moyen-Âge, est suffisamment large pour permettre des conclusions générales. Il écrit :

« En utilisant les noms de famille pour retracer la trajectoire des riches et des pauvres à travers de nombreuses générations dans des sociétés variées, ce livre montre que notre intuition de bon sens d’un taux de mobilité intergénérationnelle beaucoup plus lent [que ce que montrent les études classiques sur le sujet] est correcte. De façon surprenante, les noms de famille s’avèrent être un instrument puissant pour mesurer la mobilité sociale. Et ils révèlent qu’il existe une physique sociale claire, frappante et stable de mobilité intergénérationnelle que l’on ne retrouve pas dans la plupart des études actuelles sur le sujet. »

Plus précisément, Clark met au jour ce qu’il nomme une « corrélation intergénérationnelle » de statut social, qui vaut non seulement d’une génération à l’autre, mais sur plusieurs générations, et qui est propre à une famille entière et non seulement au passage d’une génération à une autre, où il faut comprendre « famille » dans un sens très large, incluant tous les individus portant le même patronyme – une « méta-famille » en quelque sorte. Ainsi, « les familles s’avèrent avoir une compétence ou une capacité sociale générale qui sous-tend différentes mesures de statut telles que le revenu, l’éducation et l’activité professionnelle. » Fait particulièrement frappant, ce niveau de corrélation est identique entre les neuf pays étudiés.

Clark ajoute que cette corrélation est relativement élevée – environ 0.75 -, contrairement à ce que prétendent la plupart des études classiques sur la mobilité sociale. En d’autres termes, le statut social d’une génération est en moyenne fortement corrélé avec celui des générations précédentes. Si la mobilité sociale mesurée dans les études classiques semble plus forte qu’elle ne l’est en réalité, c’est parce que ces études se contentent de mesurer la corrélation du statut social d’un individu avec le statut social de ses parents. Clark, en revanche, mesure le statut social moyen d’une « méta-famille » et sa corrélation avec le statut social de la même méta-famille une ou plusieurs générations auparavant. Ce faisant, il évite de surestimer l’importance du hasard – gagner au loto ou perdre sa maison dans une tempête – car les aléas de la vie n’influencent que la mesure individuelle et non la mesure collective de la méta-famille.

La corrélation intergénérationnelle prédite par les études classiques, environ 0,4, est beaucoup plus faible que celle mise au jour par Clark – et donc la mobilité sociale, dans ces études, beaucoup plus forte. Mais parce que ces études ne font pas abstraction des aléas de la vie, elles ne peuvent pas être extrapolées au-delà de deux générations : si on se fiait aux résultats classiques, la corrélation entre le statut social des grands-parents et celui des petits-enfants devrait être de 0,16 (0,4 au carré) et la corrélation entre celui des arrière-grands-parents et celui des arrière-petits-enfants de seulement 0,064 (0,4 puissance trois), soit un renouvellement du statut social presque parfait en quatre générations. Or la vraie corrélation mesurée entre trois passages générationnels est beaucoup plus élevée, ce qui confirme l’approche de Clark.

Conséquence,

« 50 à 70 % de la variation de statut social général dans une génération est prévisible dès la conception. Cette affirmation en troublera plus d’uns. Si on en sait autant sur le statut social futur, l’individu n’est-il pas piégé dans le système social? Cet état de fait implique-t-il que le garçon de Govan [un quartier très pauvre de Glasgow] ferait mieux d’abandonner toute tentative pour s’instruire, s’assurer une bonne situation financière ou trouver un métier intéressant et satisfaisant?  

La réponse est que [les données disponibles] n’impliquent pas que le sort des personnes soit uniquement déterminé par leur origine familiale. Ceux qui atteignent un statut élevé dans la société le doivent à leurs capacités, leurs efforts et leur résilience face aux obstacles et aux échecs. Nos résultats suggèrent cependant que nous pouvons fortement prédire, en nous fondant sur l’origine familiale, quels sont les individus susceptibles de posséder le besoin irrépressible d’avancer et le talent pour prospérer. »

Cependant, cette corrélation n’assure pas le succès ou l’échec d’une famille pour l’éternité : au bout de trois cents ans environ, se produit une « régression vers la moyenne ». Au bout de trois cents ans, la grande famille, riche et influente, aura rejoint le statut social moyen de la société dans laquelle elle se trouve. Inversement, au bout de trois cents ans, la famille malchanceuse, pauvre et sans statut, aura rejoint le statut social moyen de la société dans laquelle elle se trouve. Pendant trois cent ans, la première aura connu un lent chemin de déclin, la seconde un lent chemin d’ascension. C’est ainsi qu’en Angleterre, les noms de famille de l’élite normande du Moyen-Âge se retrouvent désormais répandus dans la population – par exemple Mortimer, Neville ou Montague.

A rebours de l’interprétation qui voit dans les facteurs politiques et sociaux la cause première de la réussite ou de l’échec, Clark fait l’hypothèse que la persistance séculaire de traits familiaux s’explique par des causes génétiques :

« Quelle est l’importance de la génétique pour déterminer le niveau d’éducation, le revenu, le métier, la richesse, la santé et la longévité? Les données présentées dans cet ouvrage ne peuvent répondre à cette question. Cependant, on peut se demander si l’on peut exclure la génétique comme source primaire de la persistance du statut à travers les générations. L’explication génétique implique un certain nombre de résultats empiriques que nous pouvons tester avec les données que nous avons rassemblées. »

Parmi ces implications empiriques, la trajectoire d’enfants adoptés, ou de jumeaux élevés dans des environnements familiaux différents, montre que l’environnement social compte moins que les caractéristiques génétiques des individus. Surtout, l’hypothèse génétique est la seule à pouvoir expliquer la régression vers la moyenne des grandes familles : si seuls le statut et la richesse expliquaient la réussite de ces familles, elles se perpétueraient éternellement.

Clark tire de sa recherche une conclusion pour le moins radicale : puisque la fameuse corrélation intergénérationnelle suffit à expliquer des trajectoires quasiment inflexibles, l’action politique et sociale en faveur de la mobilité sociale n’aurait guère d’importance :

« De façon contre-intuitive, l’arrivée de l’instruction publique gratuite à la fin du XIXè siècle et la réduction du népotisme dans l’administration, l’éducation et les entreprises privées n’ont pas accru la mobilité sociale. Ni, selon toute apparence, la croissance économique moderne. De façon similaire, l’élargissement du suffrage électoral à la faveur de groupes toujours plus importants, aux XIXè et XXè siècles, n’a eu aucun effet. Même la taxation redistributive introduite au XXè siècle dans les pays tels que les Etats Unis, le Royaume Uni et la Suède ne semble avoir eu aucun impact. »

De fait, sa conclusion est à double tranchant. Clark en tire certes une forme de sagesse :

« Si la nature domine la culture, (…) cela signifie [d’abord] que le monde est beaucoup plus juste que nous n’en avons l’intuition. Le talent inné, non le privilège économique, est la source principale du succès économique. Deuxièmement, cela suggère que les investissements importants des classes supérieures dans l’éducation de leurs enfants ne sont d’aucune utilité pour empêcher une mobilité descendante sur le long terme. »

Mais cette sagesse frise la fatalité. Si l’on suit son raisonnement, vouloir accélérer la mobilité sociale serait une entreprise futile et vouée à l’échec. En extrapolant, un système méritocratique n’aurait donc aucun impact sur la trajectoire d’une génération, voire d’une personne. En d’autres termes, prôner et favoriser la méritocratie ne servirait à rien.

Cependant, est-ce si vrai ? Et surtout, est-ce souhaitable ? Autant de questions que nous nous poserons la semaine prochaine.

***

Le Royaume-Uni voit aujourd’hui resurgir un débat que tous pensaient enterré depuis belle lurette : l’ouverture de nouvelles « grammar schools », ces écoles sélectives que le Parti travailliste a progressivement supprimées à partir de 1965. Theresa May, le nouveau Premier Ministre, entend permettre à nouveau leur ouverture, au nom de la mobilité sociale et de la méritocratie. De façon peu surprenante, le Labour dans sa grande majorité s’y oppose, au nom de la mixité sociale. Les députés travaillistes pointent aussi l’absurdité qu’il y aurait à sélectionner les élèves trop tôt – à l’âge de 11 ans dans les anciennes grammar schools.

Les grammar schools sont-elles vraiment utiles pour la mobilité sociale ? Comme nous le rapportions la semaine passée, le chercheur américain Gregory Clark, dans ses travaux récents sur la mobilité sociale à travers les générations (), conclut de façon assez provocatrice que le rythme de la mobilité sociale, dans une société donnée, est indépendant des actions sociales et politiques qui tenteraient de l’accélérer. La mobilité sociale serait très lente, quel que soit le type de société et d’époque considéré, et dépendrait in fine de caractéristiques familiales, en partie héréditaires, transmises en génération en génération. Si l’on suit son raisonnement, un système méritocratique n’aurait donc aucun impact sur la trajectoire d’une génération, voire d’une personne.

La seule concession de Clark quant à l’impact possible des programmes gouvernementaux concerne les « mariages mixtes » :

« Il est peu probable que les interventions politiques visant à accroître la mobilité sociale aient un grand impact, à moins qu’elles n’affectent le taux de mariages mixtes entre les différents niveaux de hiérarchie sociale et entre les groupes ethniques. (…) Mettre l’accent sur les différences raciales, ethniques et religieuses entretient une stratification sociale persistante en raison des barrières aux mariages mixtes qu’elles engendrent. Pour qu’une société accroisse sa mobilité sociale sur le long terme, elle doit atteindre une homogénéité culturelle qui maximise le taux de mariages mixtes entre les groupes sociaux. »

Pourquoi le mariage mixte ? Parce qu’il permet un brassage familial et génétique important.

Cependant, il n’est pas sûr que les conclusions de Clark soient entièrement justes. Clark s’intéresse à la mobilité de groupes sociaux entiers : mettant en évidence la trajectoire moyenne de ces groupes, il ne s’intéresse pas à l’écart entre cette moyenne et une trajectoire individuelle donnée. Or une même moyenne peut être le résultat d’une agrégation d’écarts très faibles ou très importants, et ces écarts peuvent être importants au point que ramener l’individu au groupe social auquel il appartient peut perdre de son sens. L’analyse de Clark élimine donc toute information sur les trajectoires individuelles. Par conséquent, il ne prend pas en compte, entre autres, la différence entre une politique méritocratique et une politique non méritocratique, alors même que l’une comme l’autre peuvent avoir un impact déterminant sur la vie des individus. Prenons un cas concret. Le Père Goriot, personnage de Balzac, est un simple commerçant, pas plus intelligent que d’autres, qui s’est enrichi pendant la Révolution française grâce à la spéculation – il a donc profité d’un énorme hasard des circonstances historiques. Ses filles, de ce fait, entrent dans la haute société parisienne. Mais comme les familles se transmettent aussi leur intelligence, et que ses filles ne brillent pas par cette qualité, leurs enfants pourraient bien redescendre rapidement l’échelle sociale. Par contraste, aujourd’hui, dans le cadre d’une société à vocation méritocratique, de tels événements hasardeux s’avèrent plus rares et les trajectoires sont plus stables – comme si la méritocratie, sans abolir le hasard, le réduisait considérablement. Pourtant, au final, la moyenne des trajectoires balzaciennes et des nôtres, dans le modèle de Clark, sera similaire.

D’où une conséquence fondamentale : qu’un individu situé tout en bas de l’échelle sache que dans le long terme sa famille aura fait preuve d’une certaine mobilité sociale, comme le montre Clark, est un piètre réconfort ! Pour Clark, cette prise de conscience semble suffire :

« En définitive, tout semble montrer que les descendants des riches et des pauvres d’aujourd’hui atteindront à l’avenir une complète égalité de leurs positions sociales. Cette égalité requiert probablement trois-cents ans pour se produire. Cependant pourquoi, dans le vaste plan des sociétés, un intervalle de convergence de trois-cents serait-il plus significatif qu’un intervalle de trente ans ? »

Or on peut émettre l’hypothèse que pour les gens ordinaires, trente ans de mobilité sociale ont bien plus de valeur que trois-cents ans !

Autrement dit, maintenir des barrières à la mobilité sociale, ou plutôt ne pas se préoccuper de les abaisser, sera forcément facteur de découragement, voire de désespoir, pour les individus. Quand bien même la trajectoire d’une personne, au cours de sa vie, serait modeste, la possibilité de cette trajectoire donne du cœur à l’ouvrage. Ne pas le reconnaître revient à nier certains mécanismes psychologiques fondamentaux, mais aussi l’esprit du temps : en Occident, nous vivons à l’ère du libéralisme et de l’individu. On peut déplorer que l’individu soit trop sujet à l’individualisme, ou que le libéralisme, dans certains pays, ne rencontre pas assez ses limites, mais on ne peut pas nier que la représentation sociale contemporaine passe par l’individu avant de passer par son groupe ou sa classe. Par conséquence, si en moyenne la mobilité sociale reste très lente dans le long terme, le fait que certaines sociétés favorisent plus que d’autres la mobilité sociale des individus à court terme semble indispensable pour le bien-être d’une société.

La grande leçon de Clark se situe certainement ailleurs : en insistant sur la part d’héritabilité de la réussite, Clark dépasse l’opposition, devenue de plus en stérile, entre la droite et la gauche quant à la mobilité sociale. Pour la gauche, le devenir individuel s’explique par les conditions économiques et sociales, de la famille à l’environnement. Dans l’imaginaire de gauche le plus débridé, il s’agit donc de réduire le plus possible l’influence de cet héritage. Mais réduire l’héritage culturel qui se joue à l’intérieur des familles est autant inhumain que naïf, tandis que réduire l’héritage génétique est par définition impraticable. Inversement, la droite ne jure que par le mérite. Mais si l’on suit Clark, le mérite est en grande partie hérité, déterminé en grande partie par les pratiques familiales et la génétique, non par la seule volonté individuelle – volonté qui d’ailleurs est elle aussi héritée ! Ainsi, l’échec social n’est pas forcément une preuve de paresse ou de fainéantise, mais le résultat d’un mauvais tirage au grand loto de la vie. La gauche a donc tort puisqu’elle nie la part de la réussite indissociable des individus eux-mêmes ; la droite a tort elle aussi puisqu’elle fait d’une volonté individuelle fantasmée la seule condition de la réussite, au mépris de la chance ou de la malchance.

Pour Clark, la conséquence est immédiate : si la chance joue un tel rôle dans nos trajectoires, l’élite n’a aucune raison de se vanter de sa supériorité, ni d’être récompensée outre mesure. Tout comme les seigneurs d’autrefois héritaient par hasard d’un château, les élus de la méritocratie moderne héritent par hasard des bons gènes et des bonnes habitudes familiales, rien de plus. Aucune société ne peut donc justifier, dans ces conditions, d’importantes inégalités, à commencer par celles de richesse. Clark prône donc un système fiscal fortement redistributif. On pourrait ajouter que l’élite contemporaine devrait faire preuve de davantage d’humilité, position déjà défendue par Michael Young dans The Rise of the Meritocracy, que nous évoquions il y a deux semaines ().

En définitive, n’est-ce pas là une défense intéressante de l’égalité sociale ? Fondée non pas sur le ressentiment propre à une certaine gauche, mais sur un sentiment positif et généreux, au nom de la sérénité de la société ?

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Credit: someeecards.com.

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