Pourquoi Theresa May va nous surprendre

Le Point, 4 August 2016

Un jour d’octobre 2002, une députée du Parti conservateur s’avance à la tribune de la conférence annuelle de la formation et prononce une phrase qui fera l’effet d’une bombe : “Notre base est trop étroite, tout comme (…) notre capital de sympathie. Vous savez comment certains nous appellent ? Le Nasty Party.” L’expression – le “méchant parti” – est restée, et son auteure, une dénommée Theresa May, a depuis fait bien du chemin.

Avec un autre député lui aussi promis à un brillant avenir, David Cameron, elle est à l’avant-garde de la “modernisation” du parti et contribue à en redorer le blason. Le parti remporte les élections en 2010. Pour ce faire, les conservateurs ont dû montrer qu’ils assureraient, une fois au pouvoir, une méritocratie autant économique que sociale. Depuis 2010, avec un record de création d’emplois et une réforme éducative approfondie, ils ont en grande partie tenu leurs promesses.

La petite Theresa, entre sa mère, Zaidee, et son père, Hubert, en 1961. © I-Images / Bureau233

Le nouveau Premier ministre du royaume est fidèle à la députée qu’elle a été depuis dix-neuf ans. En pourfendant l'”injustice sociale” dans son premier discours officiel, elle s’inscrit dans la lignée de Cameron, qui avait placé ses deux mandatures sous le signe de la “justice sociale”, à côté de la réussite économique. Et si elle ne souhaite pas convoquer de nouvelles élections, c’est qu’elle entend respecter un “manifeste” électoral qu’elle a contribué à écrire.

Accorder

De fait, malgré les apparences, les torys sont profondément unis sur les grands sujets politiques. Même le Brexit n’a été qu’une petite entaille. Le résultat est désarmant de stabilité : en quelques semaines, le parti a choisi comme Premier ministre une femme qui a défendu le maintien du pays dans l’UE mais qui a nommé à des postes clés trois pro-Brexit passionnés –Boris Johnson aux Affaires étrangères, David Davis au Brexit et Liam Fox au Commerce international. Quant au reste, le consensus domine : tous soutiennent la politique de retour à l’emploi du précédent gouvernement ; tous critiquent l’assistanat ; tous veulent améliorer la qualité de l’éducation. Il est un domaine, cependant, où l’accord est plus apparent que réel : l’économie. Theresa May prendrait-elle un chemin différent de ses prédécesseurs ? Les torys restent des libéraux et May ne déroge pas à la règle.

Baptême de feu. Le 19 juillet, Theresa May préside son premier conseil des ministres. A sa gauche, Boris Johnson. © Shutterstock/SIPA/REX

Mais elle semble introduire une nuance d’autant plus intéressante que, jusque-là, elle ne s’était jamais aventurée hors des sujets de son précédent portefeuille, l’Intérieur.

Lors de sa courte campagne, elle a clairement exprimé son désir de faire du Royaume-Uni “un pays qui fonctionne non pour les privilégiés, mais pour chacun d’entre nous”, et assuré que “sous [sa] direction, le Parti conservateur se [mettrait] (…) au service des travailleurs ordinaires”. Elle a pointé du doigt l’évasion fiscale des entreprises et les salaires mirobolants des patrons sans lien avec leurs performances réelles, et prôné la participation des salariés aux conseils d’administration.

Theresa May veut que les classes populaires continuent à croire dans le capitalisme et donc le Parti conservateur.

De fait, elle plaide pour une intervention accrue du gouvernement dans l’économie, s’éloignant ainsi du pur libéralisme cher aux conservateurs depuis les années 80. Elle va jusqu’à défendre une stratégie industrielle publique pour investir dans les infrastructures et prévenir les investissements étrangers qui menaceraient les emplois. Ce parti pris en fait une conservatrice hors norme, plus proche des Premiers ministres de l’après-guerre que de Margaret Thatcher. Elle trouverait, dit-on, son modèle dans Joseph Chamberlain (le père de Neville, chef du gouvernement de 1937 à 1940). Or Chamberlain n’était pas un conservateur, mais un libéral, grand réformateur social, aimé de la classe ouvrière et défendant des améliorations à grande échelle dans l’éducation, le logement et les services sociaux.

Investiture. Le 13 juillet, elle est reçue en audience par la reine. Un peu plus tôt, David Cameron était venu présenter sa démission. © Dominic Lipinski AP/SIPA

Beaucoup s’accordent pour voir en Theresa May l’antithèse de Margaret Thatcher. Rien n’est moins sûr. Par son style et son caractère, May ressemble plutôt à une réincarnation de la Dame de fer. La petite Margaret écoutait assidûment les prêches de son père à l’église méthodiste de la ville ; Theresa est fille de pasteur et pratiquante. Comme Maggie, c’est une travailleuse appliquée que personne n’a vue venir, une femme tenace et solide – une “bloody difficult woman”, selon un ténor du parti. Son sérieux contraste avec la flamboyance d’un Boris Johnson. Non dénuée d’empathie, elle est aussi impitoyable que Thatcher avec ses ennemis : elle s’est entourée d’une équipe resserrée et son grand ménage dans le Cabinet – à commencer par l’éviction de George Osborne et de Michael Gove – n’est pas un règlement de comptes ni le fruit de divergences politiques, mais le seul moyen dont elle dispose pour s’entourer de ministres loyaux.

Thatcher, comme May aujourd’hui, n’était pas une idéologue : elle défendait un capitalisme pur et dur par pragmatisme, pour libérer le pays de régulations devenues insupportables. À l’époque, moderniser le parti revenait aussi à contre carrer sa veine aristocratique la plus hautaine : Thatcher voulait parler aux gens ordinaires, qu’ils soient ouvriers ou indépendants. Elle n’a pas seulement dérégulé la City, elle a aussi défendu le libre-échange dans des termes qui parlaient à tous. Quand elle prônait l’épargne et le travail, elle était crédible : on savait d’où elle venait, qu’elle avait tenu la caisse de l’épicerie de ses parents et travaillé dur pour réussir.

Calibrer les réformes

À chaque époque ses défis, et ceux d’aujourd’hui, au Royaume-Uni, résident davantage dans le partage des fruits de la prospérité. Il ne suffit plus de faire l’éloge du libre-échange, il faut qu’il profite à tous. Pour que les classes populaires continuent à croire dans le capitalisme et donc dans le Parti conservateur, celui-ci doit répondre aux préoccupations de tous : la stagnation des salaires et le manque de logements et d’infrastructures. Theresa May a parfaitement compris cela et, si elle réussit à installer ce conservatisme populaire, elle assurera la suprématie du parti pour longtemps. Ici, cependant, le simplisme ne paiera pas, car l’intervention de l’État est autant nécessaire – pour les infrastructures, par exemple – qu’une dérégulation plus accrue – dans l’immobilier, secteur très régulé. Le premier défi pour May sera donc de bien calibrer ses réformes. Qu’elle ait la main trop lourde dans la régulation et la planification économique n’est pas sans risques, économiquement comme politiquement.

S’y ajoutent les négociations du Brexit, aussi imprévisibles que le vote l’a été. Car nous l’avons vu ces dernières semaines : au Royaume-Uni, il faut se méfier de l’eau qui dort.

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Credit: © Dominic Lipinski AP/SIPA

2 thoughts on “Pourquoi Theresa May va nous surprendre

  1. J’ai lu votre article avec intérêt. Mais je ne suis pas très convaincu par cette approche des choses, qui me paraît bien rose. Nous attendons toujours la surprise…Il me semble que le temps qui passe fait peu ã peu apparaître l’indėcision de Mme. May et qu’à force de vouloir gagner du temps elle maîtrise de moins en moins la situation et ses ” ministres loyaux”…

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