“La famille assiégée” de Christopher Lasch

Lepoint.fr, 16 July, 23 July, 30 July 2016 

Que chaque gouvernement, chaque parti politique, chaque candidat à une fonction politique proposent aux citoyens et aux électeurs une « politique familiale » passe aujourd’hui pour du bon sens, voire un réquisit. Alain Juppé vient d’énoncer son programme en la matière, suivant François Fillon de quelques semaines. Tout comme l’Etat régule l’économie ou assure la sécurité des citoyens, il se doit d’intervenir dans les affaires de la famille pour garantir une certaine harmonie sociale.

C’est du moins ce que nous pensons. C’est oublier que l’intervention de l’Etat dans la vie de la famille n’a pas toujours été la règle. Si elle n’était pas la règle dans le passé, c’est qu’elle n’avait pas forcément la légitimité qu’elle a aujourd’hui ; cette légitimité assez récente mérite donc d’être interrogée.

Personne n’a mieux analysé cette évolution que Christopher Lasch, grand penseur américain, heureusement révélé au public français par les éditions Climats et Jean-Claude Michéa à la fin des années 1990. Auteur et universitaire inclassable, qu’on pourrait décrire comme conservateur de gauche, il a pourfendu sans relâche aussi bien les illusions de la société permissive que celles du conservatisme autoritaire, en s’appuyant sur l’histoire, la sociologie mais aussi les enseignements de la psychanalyse freudienne.

Dans son ouvrage de 1977 Haven in a Heartless World: The Family Besieged, traduit en français en 2012 sous le titre Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, Lasch décrit le passage d’une famille auto-suffisante à une famille « assiégée » par les forces économiques et sociales modernes :

L’histoire de la société moderne, d’un certain point de vue, est l’affirmation du contrôle social sur des activités qui étaient autrefois l’apanage des individus ou de leurs familles. Pendant la première phase de la révolution industrielle, les capitalistes ont fait sortir la production du foyer et l’ont collectivisée, sous leur propre supervision, dans l’usine. Ensuite ils ont entrepris de s’approprier les compétences et la connaissance technique des travailleurs, par l’intermédiaire du « taylorisme », et de rassembler ces compétences sous une supervision managériale. Enfin, ils ont aussi étendu leur contrôle sur la vie privée du travailleur, lorsque les médecins, les psychiatres, les enseignants, les experts en accompagnement éducatif, les juges pour enfants et autres spécialistes ont commencé à superviser l’éducation des enfants, auparavant dévolue à la famille. 

En cause donc, les « capitalistes ». De fait, le marché s’est progressivement introduit dans la famille :

La tension entre la famille and l’ordre économique et politique, qui dans les premiers moments de société bourgeoise protégeait les enfants et les adolescents du plein impact du marché, s’amortit graduellement. La famille, vidée de l’intensité émotionnelle qui caractérisait auparavant les rapports domestiques, introduit les jeunes aux relations décontractées et tranquilles qui prédominent aussi dans le monde extérieur. 

On sent l’influence, chez Lasch, du marxisme : c’est le premier capitalisme, bourgeois, qui a fait de la famille un « refuge » par rapport au marché ; le second s’empare de la famille pour mieux la soumettre aux exigences de la consommation et de la performance. On peut s’interroger à bon droit sur le rôle véritable joué par le capitalisme – comment être sûr qu’il soit la cause principale de cette « ouverture » dommageable de la famille ? En revanche, le tableau brossé par Lasch est puissant parce qu’il décrit une évolution réelle et que l’avenir, loin d’inférer son analyse, n’a fait que la confirmer.

Ainsi l’école, aujourd’hui, est la seule pourvoyeuse officielle d’éducation : que certains parents aident leurs enfants à faire leurs devoirs ne pèse pas grand chose par rapport au renversement souligné par Lasch, le fait que les parents ne transmettent plus eux-mêmes un métier ou des compétences à leurs enfants. Quant à la discipline, les parents, souvent désarmés, en confient souvent la tâche à d’autres institutions, de l’école au club de sport en passant par le psychologue. Lasch analysait un mouvement en plein essor, mais que dirait-il aujourd’hui de la tendance croissante à envoyer son enfant « chez le psy » quand on se peut plus le comprendre ni l’aider ? En temps de malheur, nul besoin de chercher le réconfort auprès des siens.

Lasch visait aussi les spécialistes de l’enfance et de l’éducation, grands pourvoyeurs de conseils. Là encore, l’époque contemporaine lui a donné raison : les familles, dépourvues de confiance en elles, se tournent aisément vers les experts et leurs ouvrages pour élever leurs enfants. Et l’expertise commence avant même la naissance : aucune grossesse ne peut aujourd’hui se dérouler à l’abri des cours de préparation à l’accouchement et accompagnements de toutes sortes. Que ces aides et experts soient souvent dans le vrai est bien possible, mais ce faisant, ils privent progressivement la famille de toute indépendance.

Là où Lasch se montre véritablement visionnaire, c’est qu’il permet d’expliquer des développements récents que lui-même n’aurait pu prévoir en son temps. Premièrement, l’intervention des experts commence désormais de plus en plus tôt. En 2014, le think tank Terra Nova, préoccupé par les différences de niveau de langue entre les enfants de quatre ans en fonction de leur origine sociale, alertait l’opinion que « la lutte contre les inégalités commence dans les crèches », promouvant « des places de crèches à haute qualité éducative destinées en priorité aux enfants de familles pauvres ». Les parents pauvres ne sauraient donc pas éduquer leurs petits enfants, et l’Etat devrait s’en charger le plus tôt possible. Deuxièmement, l’emprise de l’expertise éducative, en particulier celle de l’Etat, dépasse aujourd’hui l’éducation et la discipline. L’Etat veut désormais se réapproprier l’enseignement moral lui-même : pour preuve, les récents ABCD de l’égalité.

Une autre forme d’intervention, plus directe, s’est aussi accrue depuis les années 1970 : l’Etat providence assure désormais directement la subsistance financière de certaines familles. Par exemple, elle pallie l’absence d’un parent absent, en majorité le père, grâce à l’Allocation de parent isolé, créée en 1976 et désormais incluse dans le RSA. Depuis sa création, comme le montre l’INSEE (et la Drees), le nombre de familles monoparentales a plus que doublé, passant de 800 000 en 1975 à plus de 1,7 million aujourd’hui. Faut-il en conclure qu’il existe un lien de causalité entre ces deux faits ? Aucune étude ne le montre, ni ne l’invalide et il est difficile d’imaginer que cette allocation ait fonctionné comme une incitation directe à la monoparentalité. Mais dans tous les cas, le constat est le même : ces familles sont désormais dépendantes de l’Etat, et elles sont de plus en plus nombreuses à l’être.

A dire vrai, tout le monde ne déplore pas la perte d’indépendance de la famille, bien au contraire. La question est d’ailleurs une ligne de fracture idéologique entre progressistes et conservateurs. Ce qui pour les uns signe la mort de la société civile est pour les autres un gage de progrès. Quoi qu’on en pense, force est de constater que la « famille assiégée » n’a plus grand-chose à voir avec la famille « autonome » du passé. En son temps, Lasch n’épargnait pas les chantres de la libéralisation des mœurs : persuadés que la famille des années 1970 était aussi autoritaire et close qu’elle l’était autrefois, alors qu’elle était déjà prise d’assaut par le monde extérieur, ils étaient en retard d’une guerre. Une remarque qui vaut tout autant aujourd’hui, quand certain(e)s dénoncent encore dans les pays occidentaux un « patriarcat » qui a largement perdu de sa substance.

***

La semaine passée, j’évoquais la réflexion de Christopher Lasch sur la famille dans on ouvrage de 1977 Haven in a Heartless World: The Family Besieged, traduit en français en 2012 sous le titre Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée. Lasch y décrit la mise au pas progressive de la famille, d’abord par l’externalisation de l’activité économique du foyer à l’usine, puis par la supervision de l’éducation par « les médecins, les psychiatres, les enseignants, les experts en accompagnement éducatif, les juges pour enfants et autres spécialistes. »

Cependant, si l’analyse de Lasch est assez convaincante, est-il si problématique que la famille dépende de plus en plus des experts et de l’Etat ? Si le mouvement décrit par Lasch est véritable, est-il forcément regrettable ? Pour Lasch, sans aucun doute. C’est d’abord un problème politique : rien de moins que la perte de la « liberté personnelle et politique » :

Toute l’existence du citoyen est désormais assujettie à cette supervision sociale, alors que la médiation de la famille et d’autres institutions, auxquelles le travail de socialisation était autrefois réservé, disparaît progressivement (…). Après avoir affaibli la capacité de direction et de contrôle de soi, (la société) a ébranlé l’une des sources principales de la cohésion sociale, pour mieux en créer de nouvelles, plus contraignantes que les anciennes, et en définitive plus dévastatrices par leur impact sur la liberté personnelle et politique.

Plus avant, les conséquences sont psychiques. Que la famille devienne un simple fournisseur d’affection, au mépris de sa véritable mission qui devrait être la transmission concomitante de l’autorité et de l’amour, rompt un équilibre nécessaire au développement psychique de l’enfant. Dans l’exemple, donné la semaine passée, de la crèche « à haute qualité éducative » pour les plus pauvres ou des ABCD de l’égalité, on assiste à une séparation entre l’affection et l’autorité, la première étant dévolue à la famille et la seconde à l’école ou même à la crèche. Or pour Lasch, qui s’appuie sur Freud, l’autorité ne peut être transmise à un enfant avec succès que par la famille, car seule la famille allie l’amour à la discipline. L’autorité, si elle n’est pas vécue dans un cadre affectif, est mal comprise : elle devient une fin en soi et non un moyen de grandir en se confrontant au Père, puis en prenant sa place à l’âge adulte.

Le résultat, pour Lasch, est l’émergence d’un nouveau type d’individu, incapable d’intérioriser l’autorité et qui de fait s’en construit une image déformée et dévorante. D’où, chez les uns, l’obsession, depuis les années 1960, d’une libéralisation des mœurs qui persiste à voir dans la société une force oppressante alors même que les valeurs permissives prévalent. D’où, chez les autres, une obsession du retour d’une autorité verticale et simpliste, souvent adossée à l’Etat. En conséquence,

tandis que le monde se fait plus menaçant et incertain et que la famille échoue à offrir une véritable protection face aux dangers extérieurs, l’ensemble des formes de loyauté s’atténuent de plus en plus (…) A mesure que le but de la compétition devient survivre plutôt que réussir, le narcissique remplace celui qui recherche le succès et le statut (…). 

Lasch développera d’ailleurs, dans un essai qui fera date, The Culture of Narcissism, ce qu’il entend par la « personnalité narcissique ».

La théorie de Lasch est puissante. Elle n’a qu’un défaut : elle n’aide pas à résoudre les difficultés aujourd’hui rencontrées par certaines familles. Il existe des familles véritablement dysfonctionnelles, où les enfants sont délaissés par leurs parents. L’exposition des enfants à la télévision et aux écrans, par exemple, est d’autant plus nocive qu’elle est précoce, et d’autant plus forte que le niveau socio-économique des parents est faible.

Lasch répondrait certainement que c’est là le fruit de la déresponsabilisation de la famille : nous avons possiblement créé un véritable cercle vicieux de la dépendance, où nous ne savons plus être vraiment libres. Plus les experts et l’Etat interviennent, plus la société civile et ses mécanismes faiblissent. Ainsi, la société civile a tant perdu de sa force qu’aucun mécanisme n’oblige plus un père réticent à s’occuper de son enfant ou à un parent peu éduqué à lui donner un livre plutôt qu’un écran. D’où la nécessité de faire intervenir les experts et l’Etat… La boucle est bouclée. Cependant, face à ces dysfonctionnements, faut-il pour autant rester passif ? Si demain on cessait d’aider ces familles, sous prétexte de les libérer à moyen terme de cette dépendance, on provoquerait à cout sûr des catastrophes humaines.

Si cette situation n’inquiète pas les progressistes, puisqu’ils se réjouissent de l’intervention accrue de l’Etat ou des experts, elle tend à chagriner les conservateurs, qui se méfient davantage de cette intervention. D’où un dilemme pour ces derniers : faut-il tenter de diminuer la taille de l’Etat providence – donc affaiblir son intervention – quelles qu’en soient les conséquences, notamment sur la famille, où faut-il prendre acte de son nouveau rôle, désormais incontestable, et l’utiliser comme un outil au service d’une vision conservatrice du monde ? Le chroniqueur du New York Times Ross Douthat avait parfaitement résumé ce dilemme il y a quelques années :

« Les aspirants décentralisateurs sont forcés de choisir entre la tâche atrocement difficile d’utiliser un Etat providence construit par des progressistes à des fins conservatrices (l’approche de George W. Bush, avec tous les risques que cela comporte) et la tâche pratiquement impossible de mettre brutalement fin à des programmes dont leurs électeurs — et, de façon encore plus importante, les groupes d’intérêts qui les représentent — ont fini par dépendre. 

La question se pose de façon directe dans les pays anglophones, où le rôle de l’Etat n’est pas aussi sacralisé que sur le Continent européen. David Cameron, avec la politique de Big Society lancée en 2010 par son nouveau gouvernement, visait précisément à redonner un rôle à la société civile mais aussi à mieux utiliser les moyens de l’Etat. En quelque sorte, Cameron a tenté de mettre en œuvre les deux faces du dilemme.

En France, la droite a fait depuis longtemps le choix du soutien de l’Etat à la famille, à commencer par le soutien financier : elle est ainsi en première ligne pour défendre les allocations et le quotient familiaux. Ce soutien dépasse certes les clivages politiques, mais la droite se distingue en défendant l’universalité des allocations et, pour sa fraction conservatrice, leur attribution aux familles au modèle traditionnel. La gauche, elle, défend la position inverse : elle est prête à revenir sur l’universalité des allocations, et en toute logique, elle devrait, après avoir défendu le Mariage pour tous, finir par défendre les allocations familiales pour tous.

La droite française est donc capable « d’utiliser un Etat providence construit par des progressistes à des fins conservatrices ». Il est cependant assez étonnant qu’elle ne remette jamais en question l’emprise de l’Etat sur la famille, qu’il soit une aide financière, comme dans le cas des familles monoparentales, ou un service. Même durant l’épisode des ABCD de l’égalité, la critique de la droite ne portait pas sur le fait que l’Etat outrepasse son rôle mais sur le contenu même de l’enseignement en question. Une preuve de plus que la droite française se distingue largement de sa consoeur britannique

***

Christopher Lasch est un auteur précurseur. Comme nous l’avons vu il y a deux semaines, il a prédit le devenir de la famille moderne – une famille soumise de plus en plus au contrôle de l’Etat et des experts. Mais il a aussi, comme je l’évoquais la semaine dernière, montré que cette famille d’un nouveau type contribuait à la construction d’une personnalité narcissique :

Tandis que le monde se fait plus menaçant et incertain et que la famille échoue à offrir une véritable protection face aux dangers extérieurs, l’ensemble des formes de loyauté s’atténuent de plus en plus (…) A mesure que le but de la compétition devient survivre plutôt que réussir, le narcissique remplace celui qui recherche le succès et le statut (…). 

Prolongement de La famille assiégée, paru en 1977, La culture du narcissisme (The Culture of Narcissism) est publié par Lasch en 1979. Ouvrage le plus marquant de l’auteur, il deviendra rapidement un bestseller. Qu’on ne s’y trompe pas, le narcissisme, pour Lasch, doit se comprendre au sens clinique et pathologique, non au sens trivial du terme. Alors que dans ce dernier sens une personne narcissique est égoïste et centrée sur elle-même, le narcissisme comme pathologie est le prolongement de cet égoïsme, mais poussé à l’extrême jusqu’à sa négation :

Dans sa décadence, la culture de l’individualisme a poussé la logique de l’individualisme jusqu’à l’extrême de la guerre de tous contre tous, et la poursuite du bonheur jusqu’à l’impasse d’une obsession narcissique de l’individu par lui-même.

Le narcissisme

ne reconnaît pas l’existence séparée du moi (…). Narcisse se noie dans sa propre image sans jamais comprendre que ce n’est qu’une image reflétée. [Il] ne conçoit pas qu’il existe une différence entre lui-même et son environnement.

Le narcissisme est le fruit du traumatisme jamais dépassé de la naissance. L’être humain naît alors qu’il n’est pas terminé et doit accepter un état de dépendance avec le monde. Après l’illusion d’une autosuffisance complète dans l’utérus, « la naissance met fin à l’illusion de l’autonomie narcissique ». Progressivement, en recréant autour de lui un environnement rassurant, l’éducation et l’amour des parents permettent à l’enfant de retrouver confiance tout en prenant conscience que le réconfort qu’il trouve dans son entourage provient des autres et non de lui-même, ce qui lui permet de « faire la distinction entre lui-même et son environnement ». De fait, l’enfant « commence à comprendre que ses propres désirs n’ont pas de prise sur le monde ». Mais si cet apprentissage échoue, l’enfant développera une personnalité narcissique. En conséquence, le narcissique devenu grand « cherche à retrouver l’illusion perdue de l’autonomie », soit « en imaginant une union indolore et dans l’extase avec la mère, soit (…) en imaginant un état d’autonomie complète et en niant totalement les besoins des autres. 

Pour Lasch, si le narcissisme pathologique a toujours existé, il est beaucoup plus fréquent aujourd’hui. D’autre part, Lasch estime que la prévalence d’une pathologie psychologique est un bon miroir pour décrire la société d’une époque donnée : non pas que tous les hommes soient aujourd’hui pathologiquement narcissiques, mais la société et ses membres présentent les traits de cette pathologie sous une forme plus ou moins atténuée. Lasch en fait une description frappante :

Le nouveau Narcisse est hanté, non par la culpabilité mais par l’anxiété. Il ne cherche pas à imposer ses propres certitudes aux autres ; il cherche un sens à sa vie. Libéré des superstitions du passé, il en arrive à douter de la réalité de sa propre existence. Superficiellement détendu et tolérant, il montre peu de goût pour les dogmes de pureté raciale ou ethnique ; mais il se trouve également privé de la sécurité que donne la loyauté du groupe et se sent en compétition avec tout le monde pour l’obtention des faveurs que dispense l’Etat paternaliste. Sur le plan de la sexualité, il a une attitude ouverte plutôt que puritaine, bien que son émancipation des anciens tabous ne lui apporte pas la paix pour autant dans ce domaine. Il se montre ardemment compétitif quand il réclame approbation et acclamation, mais il se défie de la compétition car il l’associe inconsciemment à une impulsion irrépressible de destruction (…). Il prône la coopération et le travail en équipe tout en nourrissant des impulsions profondément antisociales. Il exalte le respect des règlements, secrètement convaincu qu’ils ne s’appliquent pas à lui. Avide, dans la mesure où ses appétits sont sans limites, il n’accumule pas les biens et la richesse à la manière de l’individu âpre au gain de l’économie politique du XIXè siècle, mais il exige une gratification immédiate, et vit dans un état de désir inquiet et perpétuellement inassouvi.

L’analyse de Lasch date de 1979, mais ses propos n’ont pas pris une ride. L’une de ses analyses est particulièrement frappante à la lumière des circonstances présentes :

Bien qu’il ne soit pas une pulsion et qu’il ne recherche pas la mort mais la vie éternelle, le narcissisme (…) est plus ou moins conforme à la description donnée par Freud de la pulsion de mort en ce qu’il est le désir d’une cessation totale des tensions (…). En ce sens, le narcissisme est le désir d’être libéré du désir. C’est la quête [d’]une paix absolue tenue pour l’état le plus haut de la perfection spirituelle dans de nombreuses traditions mystiques. (…) La conscience de la mort et la volonté de rester en vie présupposent la conscience d’objets distincts du moi. Etant donné que le narcissisme ne reconnaît pas l’existence séparée du moi, il ne craint pas la mort. 

Comment ne pas penser, en lisant ces lignes, aux plaies modernes que sont le terrorisme et le fanatisme ? Une myriade de causes explique le passage à l’acte terroriste, de la motivation politique à la haine. Mais il semble aussi y avoir un trait commun aux crimes perpétrés par les terroristes islamistes, aux attentats de fanatiques d’extrême droite comme celui commis par Anders Breivik en juillet 2011 ou tout récemment à Munich, ou encore aux tueries dans les écoles. A chaque fois, malgré la diversité des profils et des motifs, l’auteur pense que son malheur présent ou son bonheur à venir justifient la mort de nombreux innocents, comme s’il ne prenait pas la mesure de son importance face à celle des autres. Le terrorisme moderne est sans aucun doute un narcissisme.

Est-ce à dire qu’il ne faut comprendre ces crimes que sous l’angle pathologique, et y répondre de façon thérapeutique ? Avant de connaître les véritables motifs de l’attentat de Nice du 14 juillet dernier, nombre de médias s’empressaient d’insister sur la grande instabilité psychologique de son auteur, avant que l’on apprenne quelques jours plus tard que sa radicalisation datait de plus d’un an. Après l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, on a parlé des troubles mentaux d’un des assaillants. La tendance n’est pas nouvelle : depuis quelques décennies, on cherche à relativiser la dimension volontaire ou idéologique de certains crimes, et in fine la responsabilité de leurs auteurs, au nom de leur fragilité psychologique.

Faut-il penser que Lasch nous conduit aux mêmes conclusions ? C’est tout le contraire. Lasch s’inscrit en faux contre cette interprétation, y voyant

une nouvelle idéologie politique (…) qui absout l’individu de toute responsabilité morale et le traite comme une victime des conditions sociales », ou encore « de nouveaux modes de contrôle social, qui permettent de traiter le déviant en malade et de remplacer la punition par la réhabilitation médicale. 

Il ne faut pas y voir de contradiction avec son analyse du narcissisme : Lasch ne livre pas d’interprétation psychanalytique de la société pour nous aider à dédouaner les individus, mais pour nous permettre de comprendre ce qui se passe, et agir au plus vite, non pas quand le mal est fait mais bien avant. C’est là que la tâche est difficile, puisqu’elle impose de réinterroger notre façon d’éduquer les enfants, mais aussi l’ensemble des rapports économiques et sociaux qui conduisent à la construction d’une personnalité narcissique.

Les extraits cités sont issus de La culture du narcissisme, Editions Climats, 2000

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