“Le Conte de deux cités” de Charles Dickens

Lepoint.fr, 24 June, 1 July, 9 July 2016

Tout comme nous avons observé attentivement le référendum britannique sur l’adhésion du pays à l’UE, la Grande-Bretagne scrutait la France pendant la Révolution française. L’un des plus grands romanciers anglais, Charles Dickens, en a tiré en 1859 une œuvre majeure, celle qu’il considérait comme la plus aboutie, A Tale of Two Cities, en français Le Conte de deux cités.

Roman au titre universellement connu, publié en feuilleton en 31 parties dans la revue de Dickens All the Year Round, le Conte est l’un des livres les plus vendus dans le monde, avec une circulation estimée à 200 millions d’exemplaires.

Il est aussi connu pour son début magistral : « C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siècle de la folie et celui de la sagesse ; une époque de foi et d’incrédulité ; une période de lumières et de ténèbres, d’espérance et de désespoir, où l’on avait devant soi l’horizon le plus brillant, la nuit la plus profonde ; où l’on allait droit au ciel et tout droit à l’enfer.

Bref, c’était un siècle si différent du nôtre, que, suivant l’opinion des autorités les plus marquantes, on ne peut en parler qu’au superlatif, soit en bien, soit en mal. »

Dans le Conte, les personnages voient leur destin personnel s’entrelacer avec l’Histoire, entre Londres et Paris, avant et pendant la Révolution française. Alexandre Manette, médecin parisien, est retrouvé vivant après 18 ans passés à la Bastille. À Paris, grâce à l’entreprise d’un banquier anglais, Mr Lorry, Manette retrouve sa fille Lucie, de mère anglaise et élevée en Angleterre, qui le croyait mort. Manette était en prison pour avoir voulu dénoncer les exactions d’un noble, le Marquis St. Evrémonde, et de son frère, contre une famille de paysans.

Quelques années plus tard, le fils de St. Evrémonde, Charles, a renoncé à son nom – il ne veut pas des privilèges de la noblesse – et a émigré à Londres sous le nom de Charles Darnay. Par le hasard des circonstances, il se rapproche de la famille Manette qui y réside et se marie avec Lucie, sans que ni elle ni lui sachent rien du lourd passé qui lie la famille St. Evrémonde,aux Manette.

En 1792, quand la Révolution bat son plein, Charles se sent l’obligation de rentrer en France pour aider un ancien intendant de sa famille harcelé par les révolutionnaires. Dès son arrivée, il est emprisonné comme aristocrate émigré, traître à la patrie. Manette et sa fille se précipitent donc à Paris, aidés de Mr Lorry, et tenteront de le sauver…

La vision de la Révolution qu’offre Dickens est fine et nuancée : il montre sans ambages sa pitié pour les paysans et ouvriers autrefois asservis et son indignation devant leur misère, mais ne cache pas son ironie devant l’intransigeance des nouveaux maîtres, les révolutionnaires parisiens.

Ses personnages principaux, Anglais ou émigrés à Londres pour la plupart, sont les premiers surpris de ce grand soulèvement et ne rêvent que d’une chose, alors qu’ils sont forcés de rester plusieurs mois à Paris : rentrer chez eux. Charles, l’émigré, tombe des nues en apprenant son arrestation à son retour en France, alors qu’il a renoncé à son titre. La gouvernante de Lucie, Miss Pross, à bout de nerfs, en viendra à tuer par mégarde l’une des révolutionnaires assoiffée de sang du Faubourg-Saint-Antoine, Thérèse Defarge, lors d’un crêpage de chignon mémorable.

La Terreur, surtout, est décrite sans fard :

Un tribunal révolutionnaire à Paris, quarante ou cinquante mille comités révolutionnaires répandus sur toute la surface du territoire ; une loi des suspects, menaçant la vie et la liberté de chacun, mettant l’innocence et l’honnêteté à la merci de la fureur et du crime ; les prisons gorgées d’individus non coupables, et qui ne pouvaient obtenir qu’on écoutât leurs plaintes : tel était l’ordre de choses actuellement en vigueur ; et l’application en paraissait ancienne, bien qu’elle eût tout au plus quelques mois d’existence. Enfin, dominant tout le reste, une horrible figure, la guillotine, inconnue peu de temps avant, était aussi familière à tous les regards que si elle eût existé depuis la création du monde.

(…) Elle fit couler tant de sang que le terrain qui la portait s’en détrempa, et que le bois de sa charpente en pourrit. Mise en pièces, comme le hochet d’un jeune démon, elle fut reconstruite et placée à l’endroit qu’exigeait l’exécution du jour. Sans égard pour l’éloquence, le pouvoir, la vertu ou la beauté, elle reprit son œuvre sanglante ; vingt-deux amis, haut placés dans l’estime publique, vingt et un vivants et un mort furent décapités un matin, à raison d’une minute par tête. 

Chez les protagonistes anglais, y compris parmi les classes laborieuses – Miss Pross ou le serviteur Jerry Cruncher -, l’absence d’engagement politique est frappante, comme si la Révolution ne les concernait pas et ne pourrait jamais, surtout, les inspirer. Dickens fait maintes allusions aux dysfonctionnements politiques et sociaux de l’Angleterre, mais sous la forme d’une mise en garde : voilà ce qui se produit lorsqu’une classe dirigeante traite si mal ses sujets, comme en France. En même temps, le narrateur s’exprime d’un point de vue résolument anglais, où le regard extérieur est d’abord et avant tout un regard étonné par l’ivresse que procure la violence sans limite et par la soif de vengeance jamais assouvie des révolutionnaires.

Le Conte nous montre avec finesse l’incompréhension des Anglais face à la culture politique du Continent. Mais Dickens n’est pas le premier à souligner ce contraste : Edmund Burke, en 1790, avait dénoncé la Révolution française dans ses Réflexions sur la Révolution de France : la Révolution faisait table rase de la continuité historique et avait la prétention de vouloir reconstruire violemment un ordre politique abstrait conformément à un plan préétabli, au mépris des traditions du pays. Rappelons que Burke avait défendu la Révolution américaine et dénoncé les abus commis par les Britanniques en Inde ! Burke insistait sur la dissemblance entre son pays, respectueux de ses traditions et dont les changements étaient toujours graduels, et une France doctrinaire et nourrie de principes abstraits.

Armé de cet historique, on comprend mieux les soubassements de l’opinion pro-Brexit : une représentation centenaire qui voit dans la Grande-Bretagne une exception politique et historique vis-à-vis du Continent. On comprend mieux aussi pourquoi les Continentaux ont toujours eu du mal à comprendre les Britanniques. Emmanuel Macron, dans un récent entretien, pouvait ainsi déclarer que le référendum s’expliquait par le refus des Britanniques du modèle « ultralibéral » qu’ils avaient eux-mêmes promus au sein de l’UE. Mais c’est tout le contraire : même Ukip voyait dans le Brexit un moyen de se débarrasser d’une UE jugée dirigiste, protectionniste et pas assez libérale !

De même, interpréter la critique de l’immigration intra-européenne exprimée par certains Brexiteurs comme l’expression d’une pure et simple xénophobie, comme certains dans la presse française ont pu le faire, est un contresens : c’est négliger la première motivation des Brexiteurs, la peur que leur petite île et ses infrastructures, assiégées, ne résistent pas à un afflux massif de population.

Pour reconstruire l’UE après le référendum britannique – car il faudra la reconstruire, quel que soit le résultat -, essayons donc de mieux comprendre les cultures politiques de nos voisins. Dickens et son regard acéré peuvent en tout cas nous y aider !

***

J’évoquais la semaine dernière, dans cette chronique, le roman majeur de Dickens A Tale of Two Cities (Le conte de deux cités). L’un des livres les plus vendus au monde, le Conte met en scène des personnages, français et anglais, dont le destin est bouleversé par la Révolution française, et expose au passage les différences de culture politique entre la France et la Grande-Bretagne. La décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne jeudi dernier, ce fameux Brexit, m’incite à ne pas laisser A Tale of Two Cities si rapidement de côté.

Dans ma dernière chronique, j’évoquais en particulier le contraste entre une France révolutionnaire dépeinte par Dickens comme éprise d’universalisme, avide d’édifier un nouvel ordre politique selon un plan préétabli, et une Grande-Bretagne attachée à ses traditions, à la société civile et l’adaptation progressive de ses institutions. Parmi les autres motifs de comparaison entre nos deux pays, il en est un auquel le Conte donne beaucoup d’importance : la violence politique. Voici un extrait de la prise de la Bastille :

Au milieu de ces bouches hurlantes, de ces figures convulsées qui entouraient le gouverneur [de la Bastille], reconnaissable de loin à son uniforme gris et à son ruban rouge, on remarquait une femme au visage impassible : « Voilà, mon mari, » cria-t-elle en désignant le marchand de vin. Puis elle s’approcha du vieil officier, resta auprès de lui jusqu’au moment où le cortège s’ébranla, auprès de lui dans les rues, où le portaient un groupe de patriotes, ayant Defarge à leur tête ; elle resta près de lui, calme et froide, lorsque, arrivant à sa destination, on commença à le frapper ; auprès de lui, et toujours inébranlable, tandis que le sang ruisselait à flots ; si près de lui, lorsque enfin il tomba, que, s’animant d’une fureur subite, elle lui mit le pied sur la gorge, et lui trancha la tête de son couteau, depuis si longtemps préparé.

(…)

Sept têtes sanglantes, sept prisonniers portés en triomphe ; les clefs des huit tours de la citadelle maudite, quelques billets, quelques souvenirs d’anciens captifs depuis longtemps morts de désespoir, telles sont les choses que, le quatorze juillet mil sept cent quatre-vingt-neuf, escorte Saint-Antoine, dont l’écho répète les pas bruyants.

Le roman, dont une grande partie se passe durant la Terreur, ne nous épargne pas la description des rues jonchées de sang ni celle, bien sûr, de la guillotine.

Malheureusement, la culture de la violence – sans la guillotine, certes – semble avoir subsisté en France jusqu’à aujourd’hui. Les barricades de mai 1968 occupent notre imaginaire ; les manifestations sociales les plus tendues ont toujours leur lot de casseurs ; les contrôleurs du métro ne déambulent pas dans les wagons mais se cachent au détour des couloirs avec leurs chiens. Quant aux relations de travail, le harcèlement et les incivilités au travail ont fait son entrée parmi les maux du siècle. Sans parler de la violence verbale la plus quotidienne et de l’impolitesse, que les étrangers – surtout les touristes – regardent avec ébahissement.

Mais, répliquons-nous, en bons Français que nous sommes, les Britanniques – les Anglais en tout cas – ne sont-ils pas connus pour leur extrême violence ? Que penser par exemple de celle des hooligans, à laquelle nous avons assisté il y a seulement quelques semaines ? Du terrible meurtre de Jo Cox par un extrémiste, il y a deux semaines à peine ? Des émeutes de 2011 à Londres ? Pourtant, quand on y réfléchit plus avant, ce qui est frappant, c’est la différence de durée : au Royaume-Uni, la violence est rare, radicale, explosive ; en France, elle ne surprend pas et elle s’installe. Les émeutes de 2005 dans nos banlieues ont duré 3 semaines, celles de Londres moins d’une semaine. La contestation de la « loi travail » dans la rue, opposition frontale à défaut d’être une manifestation de violence au sens propre, dure… depuis février !

La violence sociale ou politique, en France, est comme tolérée – elle est une pratique qu’on préfère éviter, mais elle n’est pas une exception honteuse. Peut-être même est-elle pour certains, à l’extrême gauche, un moyen politique légitime. Mais pourquoi est-ce le cas, dans un grand pays comme la France ? Une possible explication est fournie par Dickens lui-même, au début du dernier chapitre :

De funèbres voitures grincent et roulent pesamment dans les rues ; six charrettes mortuaires conduisent à l’échafaud sa ration quotidienne. Tous les monstres altérés de sang que l’imagination de l’homme a jamais inventés, sont fondus en un seul, et réalisés dans la guillotine. Mais sur la terre de France, à la fois si féconde et si variée dans ses richesses, pas un fruit, pas une feuille, une graine ou un brin d’herbe ne se développe et ne mûrit par des lois plus certaines que les conditions impérieuses qui produisent cette horreur. Forgez encore l’humanité avec de pareils marteaux, elle se tordra sous vos coups, et vous rendra les mêmes monstres. Semez de nouveau le privilège rapace, l’oppression tyrannique, et vous êtes assurés de recueillir les mêmes fruits.

Six tombereaux conduisent à la guillotine sa ration quotidienne. Siècles passés, montrez-les sous la forme qu’ils avaient autrefois, et, à la place du funèbre cortège, on verra les carrosses de monarques absolus, les équipages de nobles féodaux, les toilettes d’éblouissantes Jésabels, les églises qui, au lieu d’être la maison du divin Père, sont des cavernes de voleurs ; on verra les masures où des millions de paysans meurent de faim. Mais le temps, qui obéit aux lois immuables du Créateur, ne revient jamais sur les transformations qu’il a opérées.

Auparavant, le roman avait aussi relaté comment Gaspard, un pauvre Parisien dont le fils est écrasé par le carrosse du Marquis St. Evrémonde, finit par assassiner le marquis dans son sommeil, avant d’être lui-même pendu. La douleur seule n’explique pas l’acte de Gaspard, mais l’attitude méprisante du Marquis qui se plaint, après que son carrosse roulant à toute allure a renversé l’enfant, qu’il lui barrait la route. Le Marquis, relate le narrateur, est dénué de toute forme d’empathie à l’égard d’un peuple qu’il ne considère pas comme humain. Comment s’étonner, dès lors, que ce peuple, une fois délivré de ses chaînes, déploie la violence la plus féroce ?

Deux siècles ont passé et ces affres sont bien heureusement derrière nous. La grande réussite de ces deux derniers siècles est celle de l’état de droit. Dans un état de droit, les exactions du Marquis comme celle des sans-culottes seraient impossibles car aussitôt jugées et punies. Aujourd’hui, la violence illégitime comme celle des casseurs ne reste jamais impunie.

Mais le motif d’action-réaction décrit par Dickens conserve une certaine pertinence pour comprendre les rapports de force du présent, à commencer par la prééminence de la violence verbale. La violence verbale est d’autant moins acceptable qu’elle émane des puissants. Lorsque Sarkozy a lancé son célèbre « Casse toi, pauv’con ! », une phrase qui pourrait nous échapper à tous, il a littéralement choqué en montrant qu’un puissant pouvait se montrer méprisant et agressif à l’égard d’un quidam – quelle que soit l’impolitesse de ce quidam, qui ne voulait pas être « sali » par Sarkozy. Lorsque Valérie Trierweiler a prétendu que François Hollande appelait les pauvres les sans-dents, le pays a été sous le choc. Quelle que soit la véracité de l’affirmation de Trierweiler, le pire était qu’elle paraissait crédible !La réaction du peuple au mépris supposé des puissants n’est pas directe ni éclatante, mais souterraine : un mépris réciproque pour ceux qui nous gouvernent et un cynisme croissant. Tous les pays vivent peu ou prou la même désaffection des élites, mais la France la vit dans des termes crus et directs et un affrontement à ciel ouvert. Et les élites politiques ne sont pas seules en cause : je n’oublierai jamais cet article de 2014 relatant les propos du président de la commission « deux roues, deux roues motorisés » du Conseil national de la sécurité routière. Défendant la présence des vélos sur certains trottoirs, il avait déclaré : « Nous ne sommes pas là pour protéger les plus faibles, la vieille dame va apprendre la mixité, elle deviendra attentive aux vélos. Si on craint un coup de guidon, il ne faut plus sortir de chez soi. » Que penser de ce dirigeant, certes de petit calibre, et de cette odieuse agressivité ?

C’est là que la proposition de Dickens est intéressante : elle n’est pas nouvelle – on récolte toujours ce qu’on a semé -, mais elle montre que la France est un terrain approprié pour des rapports de force délétères. D’où une proposition : si nous essayions de semer autre chose ?

***

Voici ma dernière chronique consacrée au Conte de deux cités de Charles Dickens, l’un des romans les plus vendus au monde, et à sa puissante description de la Révolution française. J’évoquais la semaine dernière la façon dont la violence, et en particulier sa légitimité en politique, était différemment perçue en France et au Royaume-Uni, et la semaine précédente les différences de tradition politique entre le Royaume-Uni et le « Continent », possible explication de la volonté britannique de faire sécession de l’UE.

Depuis le 23 juin, certains opposants au Brexit continuent d’espérer que le Parlement britannique annule le résultat du référendum. En effet, dans la tradition parlementaire britannique, les référendums sont rares et leur validité légale imprécise. Après le premier référendum de 1975 sur l’adhésion du pays à la CEE, le Parlement a adopté le Referendum Act 1975 pour avaliser les résultats du vote populaire, ce qui fait penser que le Parlement devrait aujourd’hui tenir un vote sur le récent référendum. Or la majorité des Parlementaires étant opposée au Brexit, ce vote pourrait tout à fait l’invalider. L’actuel gouvernement, cependant, n’y semble guère disposé : Oliver Letwin, ministre du Cabinet à la tête de la « Brexit unit », vient d’annoncer que le premier ministre pouvait légalement débuter le processus de négociation du retrait du Royaume-Uni de l’UE sans vote du Parlement : l’article 50 du Traité de Lisbonne peut être invoqué sous la « prérogative royale », qui ne requiert pas d’accord parlementaire.

A beaucoup, cette décision semblera choquante, dans un pays ou le pouvoir du Parlement est considérable : nombre de Remainers critiquent le résultat du référendum en arguant de l’illégitimité de la démocratie directe. Dans le même temps, cependant, certains n’hésitent pas à faire appel aux mêmes procédés. C’est le cas des 4 millions de personnes qui appellent, au moyen d’une pétition, à la tenue d’un deuxième référendum sur le Brexit.

La conclusion saute aux yeux : ce n’est pas tant la démocratie directe que l’on critique, mais son résultat quand il nous déplaît. On retrouve d’ailleurs un peu de cette mauvaise foi chez Cécile Duflot qui a immédiatement contesté le résultat du référendum local sur Notre-Dame-des-Landes, où 55% des votants ont exprimé leur adhésion du projet d’aéroport.

Que la démocratie directe, dans chacun des domaines où elle s’exerce, provoque la tyrannie d’un groupe vis-à-vis d’un autre a toujours été l’argument principal de ses détracteurs. La majorité « directe », d’abord, ressemble à une foule irrationnelle – elle peut très bien, d’ailleurs, être l’objet de la manipulation d’une minorité bruyante. Dickens, dans le Conte, nous la donne à voir dans toute sa splendeur, quand elle s’échauffe et met à mort les ennemis de la Révolution. Il relate ainsi l’assassinat de Foulon en 1789, le contrôleur des finances ayant succédé à Necker :

On le renverse, on le traîne dans l’escalier, tantôt sur les genoux, tantôt sur les mains, sur le dos, sur la poitrine. On le frappe, on l’étouffe, on lui jette à la face des poignées de foin et de paille. Pantelant et brisé, la figure et les mains saignantes, il supplie, il implore ; ou, se relevant avec force, toutes les fois qu’on se recule pour le regarder, il lutte avec désespoir. Enfin, tiré, comme une pièce de bois mort, à travers des milliers de jambes, on l’entraîne au coin de la rue voisine, où se balance un réverbère. (…) Il est suspendu, la corde se brise ; on le ramasse en criant. Il est hissé de nouveau, la corde se brise ; on le ramasse en hurlant. Enfin, la troisième fois, la corde a pitié de lui et l’étrangle. Sa tête est mise au bout d’une pique, et l’herbe emplit suffisamment sa bouche pour qu’à cette vue la foule soit satisfaite et danse avec ivresse.

L’affreuse besogne du jour n’était pas encore achevée. Saint-Antoine, à force de danse et de cris, s’était échauffé au point que son sang bouillonna quand on lui apprit que le gendre de Foulon, un autre ennemi du peuple, arrivait sous l’escorte de cinq cents hommes de cavalerie. Saint-Antoine, après avoir inscrit sur d’éblouissantes feuilles de papier les crimes de l’arrivant, alla le saisir au milieu des cinq cents gardes, – il l’aurait pris à une armée, – afin de le pendre en compagnie de son beau-père. Sa tête et son cœur furent mis au bout d’une pique, et promenés dans la ville comme trophées de la victoire.

La foule se fait aussi juge, dans des tribunaux révolutionnaires irrespecteux de l’état de droit.

Les magistrats portaient le chapeau à plumes ; mais le bonnet rouge, orné de la cocarde tricolore, dominait partout dans la salle. En jetant un regard sur les jurés et sur l’auditoire, le prévenu aurait pu se dire que l’ordre naturel des choses était renversé, et que les criminels jugeaient les honnêtes gens. Ce qu’il y a de plus vil et de plus atroce parmi la populace d’une grande cité, dirigeait les débats, faisait de bruyants commentaires, applaudissait, désapprouvait, anticipait et précipitait le jugement, sans la moindre opposition de la part du tribunal.

Enfin, la foule a ceci de terrible que son émotion peut soudainement s’inverser :

Alors commença l’une de ces démonstrations auxquelles la populace se livrait quelquefois, même à cette époque de fureur sanguinaire. Était-ce pour obéir à un esprit versatile, pour céder aux impulsions généreuses qui sommeillaient en elle, ou pour compenser les actes féroces dont elle chargeait sa conscience ? (…) Quoi qu’il en soit, l’acquittement ne fût pas plus tôt prononcé, que les larmes coulèrent avec abondance, et que les embrassements furent prodigués à Charles Darnay par tant de personnes des deux sexes, qu’il manqua de se trouver mal, affaibli qu’il était par sa longue détention, et tout ému en pensant que la même foule, portée par un autre courant, l’aurait déchiré avec un égal enthousiasme.

On dira que ce sont là les actes d’une foule déchaînée, non ceux de citoyens pour qui la démocratie directe est d’abord un moyen d’expression politique pacifique. Et pourtant, la critique de la démocratie directe est aussi ancienne que la démocratie elle-même. Développée depuis l’Antiquité, elle se déploie chez les penseurs libéraux et conservateurs, qui remettent en question la clairvoyance de l’opinion majoritaire s’exprimant directement, tout comme sa versatilité. Selon Edmund Burke, auquel on doit un très beau Discours sur ce sujet en 1774, confier le pouvoir législatif à un Parlement permet donc de concilier la représentation de l’opinion des électeurs avec l’intelligence de députés qui doivent voter selon leur « conscience » – donc parfois à l’encontre de leurs électeurs. La représentation politique n’est donc pas une simple délégation. Il écrit :

Le Parlement n’est pas un congrès d’ambassadeurs aux intérêts différents et hostiles, lesquels intérêts devraient être défendus par chaque agent et avocat contre tous les autres agents et avocats ; le Parlement est l’assemblée délibérative d’une seule nation, qui n’a qu’un seul intérêt, celui de la totalité, et dans laquelle ni les affaires ni les influences locales ne devraient servir de guides, mais uniquement le bien commun, résultant de la volonté générale. Il est vrai que vous en choisissez un membre ; mais une fois que vous l’avez choisi, ce n’est pas le représentant de Bristol, c’est un membre du Parlement. Si la population locale devait avoir un intérêt, ou former une opinion hâtive manifestement opposée au bien du reste de la collectivité, le membre qu’elle a élu devrait se garder avec autant de vigilance que tout autre d’y donner le moindre effet.

Et même une majorité non pas directe mais représentative est potentiellement dangereuse, si son pouvoir n’est pas limité et contrôlé : autrement, c’est la « tyrannie de la majorité » décrite par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique.

Pourtant, aujourd’hui, certaines minorités s’estiment malgré tout trop peu entendues et représentées. Depuis quelques années, des tentatives de « démocratie participative », expression pléonastique qui en dit long, se font jour. On se méfie des partis politiques traditionnels et de leur dynamique verticale ; on vante le pouvoir d’Internet pour favoriser la « participation citoyenne » ; on lance des « primaires » ouvertes à tous pour les prochaines présidentielles. « Nuit Debout » est une parfaite manifestation, pour ses défenseurs, du désir de « participer ». Et l’on cite aussi à qui mieux mieux les modèles de référendums de la Suisse ou de la Californie.

Mais ces formes de participation sont-elles si inclusives ? L’usage de consultations publiques par Internet a le vent en poupe. Cependant, pour prendre un exemple récent, comment évaluer véritablement celle mise en oeuvre pour la loi numérique, qui se targue d’avoir attiré « 21 330 contributeurs qui ont voté près de 150 000 fois et déposé plus de 8 500 arguments » entre octobre et décembre 2015 ? Cette consultation, quand on parcourt le site qui en retrace les grandes lignes, laisse au contraire l’impression d’une absence de transparence. Rien ne permet de dire, en l’absence de comparaison, si cette participation est nombreuse ou non ; on ne sait pas non plus combien de propositions ont été retenues par le gouvernement ; surtout, on ne sait pas toujours qui sont les participants à la consultation – des personnes ? des groupes d’intérêt ? lesquels ? Mais on devine que ceux qui se sont donné la peine de participer au projet sont des experts ou des passionnés, des personnes qui y ont un intérêt ou encore des personnes qui en ont le temps. Le biais de sélection qui en résulte est inévitable, et il n’est pas forcément un gage de démocratie. Un contre-exemple récent devrait d’ailleurs nous faire réfléchir : le Parti des pirate allemand s’est quasiment autodétruit à cause de l’hyper-participation de ses membres, qui pouvaient se prononcer sur toutes les décisions du parti, à tel point qu’ils ont fini par ne plus s’entendre sur rien.

Quant à Nuit Debout, les sociologues qui ont mené une enquête de terrain sur place ont montré que ceux qui fréquentaient le lieu étaient, entre autres caractères, pour les deux tiers des hommes et en majorité (61 %) des diplômés du supérieur long. Près de 10 % des personnes interrogées seraient même devenues des quasi-permanents. On regrette que l’enquête n’ait pas distingué les participants en fonction de leur temps libre : 20% seraient des chômeurs, mais on ne connaît pas la proportion de fonctionnaires et de chefs d’entreprise présents. L’étude ne distingue pas non plus les curieux des habitués puisqu’elle définit habilement Nuit Debout comme un mélange entre curieux et habitués… Cependant, on peut soupçonner que ceux qui participent vraiment à ce type de mouvement sont sélectionnés par le projet lui-même et par leur capacité à y prendre part. Là encore, peut-on parler de démocratie ?

Le désir de s’exprimer et de prendre part aux décisions publiques traduit peut-être un autre sentiment, plus important et plus grave, celui que la démocratie représentative est viciée et ne remplit plus son office. Combien de fois peut-on lire ou entendre que tel parti politique ou telle institution est « éloigné(e) des préoccupations du peuple » ? Faut-il ignorer ces critiques, sous prétexte que les « préoccupations du peuple » sont changeantes et parfois erronées ? Au contraire, faut-il mieux les écouter – mais comment ? Le risque n’est-il pas, dans le premier cas, que ce « peuple » non seulement s’abstienne de plus en plus, mais se tourne vers les extrêmes ?

C’est pourquoi la démocratie représentative a besoin d’une soupape où l’expression populaire puisse se faire directe. Cette soupape est triple. D’abord, le référendum. Que le référendum soit utilisé modérément, exceptionnellement, rarement, pour les questions les plus importantes, semble donc nécessaire. Quand certains vouent David Cameron aux gémonies pour avoir pris la décision de tenir un référendum sur le Brexit, on peut au contraire penser qu’un bon dirigeant politique doit savoir percevoir les exigences des citoyens et surtout le moment où leur mécontentement peut se muer en ressentiment. Deuxièmement, il est essentiel que certains pouvoirs, quand ils concernent la vie très locale, soient décentralisés. C’est ce qu’a fait le gouvernement de coalition de David Cameron de 2010 à 2015 avec la politique du « localism », qui permet par exemple à la population d’un quartier d’avoir la priorité sur d’autres acheteurs pour le rachat du pub local. Enfin, la garantie fondamentale du bon fonctionnement de la démocratie représentative est la possibilité pour les citoyens de remercier les mauvais dirigeants. Or en France, si les élections le permettent, la pratique fait que même les pires élus se croient légitimes à se porter de nouveau candidats. Nos rats à nous ne quittent jamais le navire, bien au contraire… Sarkozy, mis dehors en 2012 ; Hollande, qui bat des records d’impopularité ; même Juppé, cerné par les affaires dans les années 1990, tous reviennent, obsédés par le pouvoir. Alors, il est encore temps de réparer la démocratie représentative plutôt que de la fuir !

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