Lettre d’une conservatrice-libérale à Henri Guaino

Figaro Vox, 17 June 2016

Lettre à Henri Guaino

Monsieur,

Vous êtes sans aucun doute l’un des candidats les plus intéressants de la primaire à droite, où j’en conviens, tous se ressemblent plus ou moins. Vous avez aussi des convictions stables, ce qui est rare et donc tout à votre honneur. Mais l’une de vos déclarations récentes – celle qui justifie en partie votre candidature – me chagrine. Vous vous dites en effet opposé à la «dérive libérale» de la droite. Vous ne différez pas en cela de nombre d’hommes politiques et commentateurs, à gauche mais aussi à droite, qui s’offusquent d’une supposée libéralisation à outrance de notre pays, ou de projets allant dans ce sens.

Vous en avez le droit, bien sûr, mais je m’interroge: ne cédez-vous pas ici à la facilité? Le mot «libéral», en France, est un fourre-tout pratique, parce qu’il est flou est immédiatement péjoratif. Il est flou parce que personne ne s’accorde vraiment sur sons sens: synonyme tantôt d’individualisme social ou de capitalisme supposé sans foi ni loi, il brasse large en ralliant des courants que tout autrement opposerait. Il est péjoratif car, de la Révolution au déploiement du libre échange, nous avons vécu les grands changements libéraux comme des ruptures traumatisantes ou bien des choix imposés par l’extérieur, c’est selon. La culture – si ce n’est le culte – de l’Etat, en France, nous rend méfiants envers tout ce qui pourrait y porter ombrage.

Cependant, il est bien dommage que, comme beaucoup de nos compatriotes, vous ne preniez pas le temps de définir le «libéralisme» que vous critiquez si résolument. Si vous le faisiez, vous conviendriez que vous êtes, comme nous tous aujourd’hui, forcément et malgré vous libéral. Nous sommes tous, d’abord, des libéraux au sens politique: nous avons séparé le religieux du politique, nous vivons dans un état de droit, nous sommes protégés de l’arbitraire du pouvoir – toutes choses dont nous devrions nous réjouir, et dont je doute que vous contestiez le bien-fondé. Malheureusement, tels des enfants gâtés, nous avons oublié les vertus de la liberté politique et n’en défendons pas assez l’héritage.

Le libéralisme politique est aussi la doctrine qui sépare l’Etat de la société civile. Certes, en France, la société civile n’a pas la liberté dont elle jouit dans les pays anglophones, mais tout de même, elle est bel et bien distincte de l’Etat. Le nier revient à justifier tout bonnement le totalitarisme. Là encore, je ne doute pas que sur ce point, vous soyez foncièrement libéral.

Mais peut-être désignez-vous par ce terme uniquement le libéralisme économique? Vous fustigez les programmes de réduction des dépenses publiques des candidats à la primaire, y voyant des purges. Votre définition serait déjà plus claire, mais en même temps, pensez-vous sérieusement que nous pouvons conserver notre train de vie ad vitam aeternam – des dépenses publiques à 57% du PIB et une dette publique équivalente à notre richesse nationale?

Et puisque vous vous réclamez à bon droit du gaullisme, notez que les dépenses publiques ont changé de nature: en 1960, un tiers d’entre elles était consacré aux prestations sociales, pour près de la moitié aujourd’hui. Lorsque De Gaulle a quitté le pouvoir en 1969, elles n’excédaient pas 40% du PIB. Par ailleurs, que la dette d’un pays soit détenue par des investisseurs étrangers n’est pas un gage de souveraineté – une souveraineté qui vous tient à cœur -, bien au contraire. Tout ceci n’invite-t-il pas à s’interroger sur la nature de ces dépenses?

Mais est-ce bien cela, d’ailleurs, le libéralisme économique, la simple réduction des dépenses publiques? Certes, le libéralisme économique comprend la défense du libre-échange et, dans une large mesure, défend un Etat qui laisse du lest aux décisions économiques individuelles. Il s’oppose aussi aux rentes de toutes sortes, pour y préférer, malgré toutes les imperfections du terme, le mérite. Mais cela va plus loin: le vrai libéralisme s’interroge sur les missions de l’Etat, leur légitimité et leur interaction avec les décisions privées. Or c’est précisément ce qui manque aux programmes des candidats à la primaire, justement parce qu’ils se concentrent sur la diminution aveugle des dépenses. Réinterroger les relations entre l’Etat et la société civile leur passe vraisemblablement bien au-dessus de la tête. Ils ne sont donc pas proprement libéraux.

Si vous pensez, cependant, que c’est à l’Etat de dicter notre politique économique, c’est de bonne guerre, mais comment diable est-ce possible dans un monde où les grandes innovations, pour ne citer qu’un exemple, proviennent d’une interaction complexe entre le secteur privé et public, et pas uniquement d’investissements verticaux, décidés par un Plan? D’ailleurs, si vous en appelez à un retour de la souveraineté de l’Etat, un retour que je soutiens autant que vous, remarquez qu’être libéral ne revient pas à perdre sa souveraineté. Pour preuve, c’est en partie parce que les partisans du Brexit trouvent l’UE trop peu libérale qu’ils souhaitent en sortir, au nom d’une souveraineté retrouvée.

En essayant de lire plus avant dans vos pensées, je réalise que ce n’est pas tant le «libéralisme» que vous fustigez que l’idée que la liberté devienne le seul et unique principe de nos actions, et ce dans tous les domaines. Dans les rapports humains, l’individu roi donnerait le ton, alors que la bonne marche de la société devrait impliquer la mise au pas fréquente de certains de nos désirs individuels. Dans le domaine du droit, on ne défendrait plus tant des droits-libertés qu’une inflation de droits-créances individuels. Dans le domaine économique, les impératifs matériels auraient remplacé tous les autres, provoquant la défiguration de l’espace, de la culture et en définitive de l’être humain. Pire, le marché nous ferait perdre toute boussole morale et nous rendrait «libertaire», à tel point qu’aujourd’hui, pour un libéral convaincu, tout semble pouvoir se vendre pour autant qu’on y consente. Je devine que pour vous, le même principe prévaut dans tous ces domaines: cette liberté n’en est pas une, car elle est un gage de soumission à des idoles – des désirs et passions incontrôlables.

Tout cela est vrai et regrettable, et moi-même je le déplore. Mais si le constat est juste, qu’en est-il de son interprétation? En d’autres termes, le libéralisme est-il le responsable de notre sort malheureux? L’anthropomorphisme de la formule saute aux yeux: seuls les individus sont responsables, pas les concepts. Nous sommes responsables. Autrement, penser que nous ne pouvons opposer aucune limite collective et individuelle aux assauts d’un libéralisme sans mesure ne revient-il pas à prendre acte de notre impuissance? Au lieu donc de déplorer les méfaits du «libéralisme», nous devrions déplorer la défaite de la morale: notre propension de plus en plus grande à ne pas nous défendre contre les assauts indus d’une doctrine qui commet l’erreur de vouloir sortir de son ordre, en voulant nous convaincre que les personnes et les choses se valent, ou que la liberté d’expression équivaut à celle de louer son ventre.

Certes, les libéraux français les plus fanatiques refusent l’existence de ces limites, prétendant que le libéralisme, le vrai, s’en passe largement. Mais parce qu’ils sont les seuls hérauts du libéralisme en France, nous avons fini par les croire sur parole, oubliant par là que le libéralisme lui-même était une doctrine située, née dans un temps où la morale commune limitait de fait l’action humaine. Mieux, le libéralisme ne pourrait exister sans un certain conservatisme social: comment protéger la liberté politique et économique sans une certaine stabilité des institutions, à commencer par la famille? La liberté est un principe si puissant qu’elle doit toujours être protégée contre elle-même, au risque de s’autodétruire.

Fustiger unilatéralement le libéralisme revient donc à s’empêcher de distinguer les cas où il est nécessaire de ceux où il dépasse littéralement ses bornes. Pourquoi? Parce que paradoxalement, cela revient à rester passif, comme sidéré par à une énorme vague. En niant la capacité humaine à l’endiguer pour en tirer des avantages tout en se protégeant de ses excès, on se condamne à l’accepter dans son entièreté.

C’est donc peut-être cette sorte de libéralisme déchaîné que vous détestez, et à bon droit. Mais en vous privant de nuances, vous jetez le bébé avec l’eau du bain, ce qui est bien dommage, et niez tout ce que nous devons à un libéralisme de bon aloi.

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