De quoi Ken Loach est-il le nom ?

Lepoint.fr, 27 May 2016

L’analyste politique du moment ne serait pas un universitaire ni un journaliste, mais Ken Loach. Le Festival de Cannes, en attribuant la Palme d’or à son dernier film, I, Daniel Blake, a pris le parti d’une récompense politique, et le discours de réception du réalisateur se voulait tel.

Il est donc permis de le juger sur ce terrain et non sur celui de la qualité artistique. Ken Loach s’en prend au système britannique d’accompagnement vers l’emploi – et précisément aux sanctions qui s’abattent sur les chômeurs qui manquent un rendez-vous avec leur conseiller et ne prouvent pas leur volonté de chercher du travail. Loach semble sincèrement choqué que des chômeurs qui ne remplissent par leurs engagements soient sanctionnés. C’est bien étrange, car ces sanctions sont nécessaires. Puisque la communauté accepte d’aider les chômeurs, pourquoi prendre offense qu’une contrepartie leur soit demandée ? Ce que Loach désigne comme un horrible système « néo-libéral » est simplement celui de la responsabilité concrète. Loach est même touchant dans ses imprécisions : « Nous approchons de périodes de désespoir, a-t-il dit, dont l’extrême droite peut profiter. » Quand on pense que le Royaume-Uni est un des seuls pays européens à ne pas avoir abrité de parti d’extrême droite, cela fait sourire.

Mauvaise foi

Plus profondément, Loach est la parfaite illustration de la difficulté, pour la gauche européenne, de concilier sa détestation du « néo-libéralisme » avec la réalité des faits. Car, depuis l’arrivée de David Cameron au pouvoir, plus de 2 millions d’emplois ont été créés et le chômage est aujourd’hui à un niveau record de 5 %. La parade trouvée est facile : ces emplois seraient précaires. On peut déplorer que certains de ces emplois le soient, mais, faut-il le préciser, la véritable précarité, c’est le chômage. Si on poursuivait le raisonnement de ces beaux esprits, cela voudrait dire que les chômeurs feraient mieux de rester au chômage en attendant que les emplois soient tous miraculeusement mieux payés. Facile à dire. Surtout que de nombreux économistes voient dans le ralentissement de l’augmentation des salaires au Royaume-Uni l’effet de l’immigration intra-européenne… Un sujet que la gauche rechigne à aborder.

On peut s’opposer au gouvernement de Cameron et à sa politique, mais doit-on le faire avec une telle mauvaise fois ni rien proposer de concret ? Le défaut du système d’accompagnement vers l’emploi britannique est que tous les retards à un rendez-vous au centre d’emploi sont traités de la même façon – amener un enfant à l’hôpital en urgence, par exemple, équivaut à n’avoir pas entendu son réveil. Prendre en compte les circonstances des retards est sans doute une nécessaire amélioration.

Certains, comme le think tank Policy Exchange, ont aussi proposé des modifications du système de sanctions, comme le remplacement des sanctions pour la première faute par une carte prépayée à utiliser dans les supermarchés, ou encore un accroissement des sanctions avec la multiplication des fautes.

Contradictions

Mais les solutions pratiques intéressent moins Loach que le cri de révolte stérile, car ce cri est source de réconfort pour son auteur et son public. Loach et ses fans cannois ne s’embarrassent pas de contradictions : il se dit fer de lance d’« un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants », alors qu’il est lui-même un de ces puissants ; Cannes dénonce (régulièrement) la misère du monde depuis un promontoire de paillettes. On peut tout à fait être riche et de gauche, mais peut-on être riche, de gauche et passif devant cette misère ?

J’aimerais aimer Loach. Il me manque simplement quelques maillons de cohérence pour le faire : qu’il crée une charity pour employer sa fortune à aider des pauvres ; qu’il verse une partie de ses recettes aux chômeurs… D’ailleurs, vu le prix des places de cinéma, les lecteurs du Guardian et du Monde auront plus de chance de voir ce film que les pauvres qu’il y dépeint. Ce public averti lavera sa conscience pendant deux heures, puis ira vaquer à d’autres occupations. Loach est ce qu’on appelle en anglais un armchair liberal : un « progressiste de fauteuil ». Son but n’est pas réellement d’agir, mais de montrer sa supériorité morale en dénonçant la supposée abjection des autres.

Que signifie Ken Loach ? Beaucoup de choses de notre temps : la persistance d’une gauche old school manichéenne ; les délices de la morale facile ; la propension étrange des artistes à se prendre pour de fins commentateurs – et du public, malheureusement, à les écouter.

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