Voyage chez les intellectuels britanniques à l’heure du Brexit

Le Point, 8 May 2016

Fraser Nelson n’aime pas François Hollande – ou plutôt, il le méprise cordialement. Le bureau du directeur de la rédaction du Spectator, l’hebdomadaire plus que bicentenaire de l’élite conservatrice britannique, est un hymne à la profession de journaliste : une pièce toute boisée, encombrée de livres, meublée de fauteuils club confortables, avec vue sur le splendide St James’s Park, et dotée d’un bar garni de Talisker, Lagavulin et Glenmoranjie – les meilleurs whiskys d’Écosse. Dans ce temple de l’ancien, Fraser Nelson pratique l’iPad et Twitter à souhait. Au début de l’entretien, il nous tend, mi-amusé mi-irrité, sa tablette : sa communauté Facebook se gausse, et lui avec, de la dernière remarque de François Hollande, qui déclare, menaçant, que la sortie du Royaume-Uni (RU) de l’Union européenne (UE) « aura des conséquences » sur les contrôles migratoires vers le Royaume-Uni. Fraser Nelson embraie, ironiquement : « J’hésitais encore, mais si on nous parle de conséquences, et surtout si c’est Hollande, alors ma décision est prise – leave ! » Les conservateurs ont le sentiment national délicat.

Dans l’ensemble, les camps du Brexit et du Remain ne recoupent que partiellement les distinctions droite/gauche. Le Parti conservateur reste divisé sur la question de la sortie de l’UE – 52 % pour le Remain, 38 % pour le Brexit, 10 % encore indécis -, mais la situation est plus complexe dans les milieux intellectuels : dans chaque think tank conservateur, les avis sont partagés, alors que l’élite intellectuelle conservatrice est clairement favorable au Brexit. À gauche, l’équation est plus simple : la défense du Remain est la règle, sauf exception. Aujourd’hui, les deux campagnes se font face, armées de leurs champions, de leur presse et de leurs financiers.

Pouvoir rendre des comptes

Que les Britanniques soient contributeurs nets à l’UE – 23 millions de livres par jour en 2015 – est une source incontestable de grief. Mais ils l’accepteraient sans doute s’ils trouvaient dans le marché commun matière à satisfaction. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Contrairement à la France, où les partisans du libre-échange voient dans l’UE un canal privilégié pour garantir celui-ci, leurs compères britanniques y repèrent un frein à la puissance économique et à la liberté d’entreprendre. Pour Toby Young, journaliste conservateur et fondateur d’une des premières free schools, l’UE est ainsi « un terrain de jeu trop étroit » comparé aux opportunités offertes par le reste du monde. Surtout, l’UE est aujourd’hui un risque : l’absence de croissance, le fardeau de l’euro, qui « ne survivra pas à une autre crise », et la profusion de la régulation en sont la preuve. Si les grandes entreprises trouvent leur avantage dans l’UE – elles financent des lobbyistes qui pèseront sur la législation -, les plus petites souffrent, elles, du poids d’une régulation absurde qui s’applique même à celles qui ne commercent pas avec l’étranger. Martin Durkin, documentariste libertarien dont le filmBrexit : the Movie sort en mai, n’y va pas par quatre chemins : l’urgence est de se désolidariser de cette « zone de désastre pour l’emploi » en proie au « déclin ».

Indissociable des conditions économiques, mais aux conséquences plus larges encore, l’immigration reste le second facteur majeur d’hostilité à l’UE. La pression migratoire, continue depuis les années 50 et accentuée depuis les années 2000, serait trop lourde pour cette petite île au bout du continent. Du logement au transport en passant par l’État providence, aucune infrastructure ne pourra y résister à long terme. En majorité, les brexiteurs, comme l’explique Daniel Johnson, fondateur du magazine Standpoint, veulent retrouver le contrôle de leurs frontières – ce qui revient souvent à favoriser l’immigration qualifiée et réduire l’immigration non qualifiée. David Green, directeur du think tank Civitas, pointe ainsi du doigt une immigration non qualifiée qui aurait fait baisser les salaires les plus faibles.

Si l’économie et l’immigration sont les arguments pratiques les plus immédiats, ils reposent sur une conception particulière de la souveraineté. Pour ses défenseurs, le Brexit est l’expression de la volonté du peuple de retrouver le plein exercice de sa souveraineté. Or combien de conservateurs, comme Tim Knox, directeur du think tank Centre for Policy Studies, ne rappellent-ils pas que l’UE est marquée d’une forme de péché originel en la matière ? Les Britanniques auraient rejoint une zone de libre-échange et se retrouvent bardés de régulations sur les grille-pain. Quant à l’« Europe sociale » de Jacques Delors, elle leur est restée en travers de la gorge. Si on leur rappelle qu’ils ont voté en 1975 pour rester dans l’UE, ils s’empressent de répondre, comme Charles Moore, figure emblématique duSpectator et du Daily Telegraph – l’hebdomadaire et le quotidien conservateurs de référence – et biographe officiel de Margaret Thatcher, qu’à l’époque « l’UE n’était qu’un grand marché commun, encore plein d’avenir ».

Méfiance

C’est dans la conception britannique de la légitimité politique qu’il faut chercher la racine de cette méfiance envers le gouvernement supranational. Pour David Green, « un pays doit se gouverner lui-même », ce qui suppose le « consentement » des citoyens et la capacité du gouvernement à rendre des comptes – c’est l’accountability. Les citoyens doivent non seulement pouvoir élire leurs représentants, mais les chasser du pouvoir, selon des procédures précises. Car l’accord entre le gouvernement et ses gouvernés est unilatéral : ceux-ci lui confient la direction de leurs affaires, mais ils peuvent la leur retirer dès qu’ils le souhaitent. Ce mandat repose sur l’existence d’un demos, un peuple.

Or l’UE, pour les eurosceptiques, est tout le contraire. Pour David Green, elle est dépourvue d’accountability – il est impossible de révoquer le Parlement européen par un vote de défiance – et ne repose sur aucun demos unifié. Quant à Fraser Nelson, il y voit une entité sans démocratie au sens littéral. L’absence de demos se lit aussi dans l’étendue d’une organisation qui, à trop vouloir embrasser, mal étreint : David Green rappelle que, « pour qu’une délégation de pouvoir fonctionne, il faut qu’un peuple connaisse ses représentants ». Or, dans une UE désormais gigantesque, ce n’est plus possible. En bref, on ne crée pas un peuple par décret, mais par l’Histoire.

Car c’est bien à une histoire particulière que les partisans du Brexit se réfèrent. De notre point de vue, sur le « continent », la capacité des Britanniques à considérer leur destin comme particulier car insulaire a de quoi étonner. Inversement, le « continent » serait souvent la source du pire. Or, l’UE est un projet typiquement continental : la preuve, pour Charles Moore, « elle y possède une aura presque sacrée ». Pour Daniel Johnson, la désillusion des Britanniques s’est accrue. Après avoir combattu le populisme continental dans les années 40, les Britanniques assistent médusés à sa réapparition contemporaine, de l’extrême droite à l’extrême gauche, et même à son accession au gouvernement.

Les opposants au Brexit restent moyennement convaincus par les arguments de leurs adversaires. Le camp du Remain, outre bien sûr le Premier ministre et ses alliés, s’étend aux grandes entreprises, à la City et aux universités. 80 % des membres du CBI (Confederation of British Industry), le Medef britannique, défendent le statu quo, contre 5 % souhaitant le départ de l’UE. Quant à l’autre organisation professionnelle en vue, l’Institute of Directors, deux tiers de ses membres veulent rester dans l’UE. Ces entreprises mettent en avant la grande stabilité et les opportunités offertes par l’UE. Pour les universités, qui bénéficient d’importants financements européens, la question se pose à peine. Cependant, dans sa grande majorité, la critique intellectuelle du Brexit provient de la gauche.

L’immigration, un épouvantail

Le camp du Remain s’attache d’abord à combattre les arguments de ses adversaires. C’est ce à quoi s’est attelé le journaliste Hugo Dixon, qui a lancé le site Infacts.org, où il traque, aidé de 20 journalistes bénévoles, les contre-vérités des brexiteurs. Parmi celles-ci, rapporte-t-il, les montants farfelus de la contribution du RU à l’UE ou l’idée fausse que la moitié des lois britanniques proviendraient de l’UE.

Mais le plaidoyer du Remain se veut aussi positif. Au plan économique, les europhiles voient dans l’UE un bien meilleur cadre de libre-échange que le seul RU, car elle permet de négocier ensemble des accords extra-européens. Sortir de l’UE ne changerait rien au fait que le RU devrait conclure des accords commerciaux avec l’UE, cette fois-ci comme partenaire extérieur. Les europhiles citent volontiers Hayek et sa défense du fédéralisme comme le meilleur antidote au protectionnisme. Par ailleurs, selon John Peet, rédacteur en chef politique de The Economist, quitter l’UE, c’est aussi s’interdire de poursuivre une harmonisation qui profiterait nettement au RU, comme le marché commun des services, du numérique et de l’énergie. Mais, avant même de penser aux conséquences à long terme d’une éventuelle sortie, c’est l’incertitude des conditions de cette sortie qui effraie les acteurs économiques et financiers.

L’immigration, ensuite, ne serait qu’un épouvantail : pour certains opposants au Brexit, il serait pratiquement impossible, en cas de sortie du RU, de réduire le niveau de l’immigration. Pour d’autres, comme John Peet, si une meilleure régulation de l’immigration est nécessaire, elle devrait se faire à l’intérieur de l’UE. Lord Roger Liddle, du Labour, concède d’ailleurs que son parti aurait dû réguler davantage l’immigration et instaurer un salaire minimum pour éviter le dumping. Et, comme le souligne le philosophe David Marquand, proche de la gauche, non seulement la campagne du Brexit joue sur la confusion entre les différentes formes d’immigration, intra ou extra-européenne, mais il est injurieux de prétendre que les immigrés viennent au RU pour y capter des allocations : ils y viennent essentiellement pour travailler.

On devine aisément que les europhiles britanniques nourrissent une conception différente de la souveraineté. Lord Liddle cite le Premier ministre Harold Wilson, « pour qui l’UE n’était pas l’abandon de la souveraineté mais son partage ». Pour David Marquand, l’argument de la souveraineté est absurde : les États membres ont signé des traités parce qu’ils étaient souverains et n’ont fait qu’accepter des restrictions volontaires. Quant à l’excessive « régulation » européenne, après le départ de l’UE, le RU devra continuer de respecter des régulations sur lesquelles elle n’aura pas donné son avis. De son côté, Emran Mian, directeur du think tank sans étiquette Social Market Foundation, analyse la difficulté des conservateurs à accepter l’idée d’un partage de souveraineté comme liée à l’absence de Constitution britannique.

Enjeu bien concret

Si l’enjeu de la souveraineté semble à bien des égards théorique, deux autres le sont bien moins : la géopolitique et l’Écosse. Pour Hugo Dixon, il y a un véritable risque géopolitique pour le RU et l’UE de voir l’espace européen se démanteler, « car le danger – la Russie – est à notre porte ». Quant à l’Écosse, particulièrement europhile, il est clair pour David Marquand qu’elle réclamera d’autant plus son indépendance si le Royaume-Uni quitte l’Union européenne.

En définitive, les europhiles critiquent fortement ce qu’ils perçoivent comme la fermeture des brexiteurs. Pour David Marquand, le Brexit serait la « victoire d’une culture repliée sur elle-même ». Lord Liddle est catégorique : « Vouloir constituer une sphère d’influence avec le Commonwealth et les États-Unis est dépassé. Les pro-mondialisation sont naïfs, et les anti-immigration sont des populistes incultes. »

Voilà qui est dit, et contredit à son tour, bien sûr, par les brexiteurs. À la mention des sanctions économiques imposées par l’UE à la Russie à la suite du conflit ukrainien, preuve supposée de l’efficacité de l’UE, Tim Knox éclate de rire. Il n’y a que l’Otan qui vaille ! De même pour Peter Oborne, célèbre plume du Daily Mail passée par le Telegraph, pour qui d’ailleurs « la Russie n’est plus une menace ».

Mais c’est surtout la critique d’un RU étriqué qui irrite profondément les brexiteurs. Pour Fraser Nelson, la volonté d’indépendance n’a rien à voir avec cette vision d’une « Little England » repliée sur elle-même, bien au contraire. Charles Moore et Toby Young estiment quant à eux que l’amour de l’UE ne serait pas déterminé par des arguments rationnels, mais pas des appartenances de classe. Ceux qui défendent l’UE sont systématiquement plus huppés, et surtout plus cultivés que les partisans du Brexit, souvent issus de la working class. Critiquer le Brexit, ce serait donc mépriser les classes populaires.

Crise existentielle

Mais tous les brexiteurs ne se valent pas. Les plus militants, comme le député européen Daniel Hannan, expriment tant d’agressivité qu’on se demande s’ils ne souhaitent pas tout simplement la disparition de l’UE. D’autres restent plus modérés. Pour Tim Knox, l’UE a sans conteste apporté le libre-échange aux pays de l’Est. Charles Moore rappelle aussi que tout événement inattendu – un attentat sur le sol britannique, une agression de la Russie – pourrait changer le tour de l’opinion publique, et peut-être la sienne. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui, comme Tim Knox, David Green et Peter Oborne, admettent que les arguments économiques sont équilibrés de part et d’autre. Plus encore, dans le court terme, la situation économique d’un RU indépendant est incertaine, même si, dans le long terme, assurent-ils, le gain sera incontestable.

Par ailleurs, certains ont pris leur décision en dernière extrémité : si l’UE était à leur convenance, ils voudraient y rester ! C’est le cas de Fraser Nelson : écossais, europhile, il aime la diversité de l’Europe, croyait « à l’idéal de l’UE » et aurait préféré la réforme à la révolution. Mais « bien des pays de l’UE n’ont ni la même expérience ni la même pratique de la démocratie », et une Europe à 28 membres serait une menace pour sa propre cohésion. Il a donc « perdu la foi » devant la capacité de l’UE à se réformer. Daniel Johnson est de la même trempe : amoureux de la culture européenne, il déplore que l’UE ait délibérément cherché à diminuer les identités nationales. Pour lui, aujourd’hui, « il y a d’autres moyens de défendre la civilisation européenne » que l’UE.

Égoïsme

Mais les brexiteurs seraient-ils aveuglés par leur assurance ? Leur erreur est sûrement de penser que la sortie de l’UE réglera des difficultés qui ne sont pas forcément le fait de l’Europe. David Marquand estime ainsi que le soutien au Brexit est l’expression du « malaise existentiel des Anglais », qui sont « incapables de s’adapter à la dévolution du pouvoir aux trois autres nations – écossaise, irlandaise et galloise ». Par conséquent, ils attribuent leur malaise à l’ingérence de l’UE, au lieu de se préoccuper de leur propre union. « Les Anglais devraient avoir leur propre Parlement, et le RU devrait être fédéral. » Cette crise existentielle recoupe la crise du Parti conservateur analysée par Michael Kenny, professeur de sciences politiques à Queen Mary University : le conservatisme britannique « se morcelle face à la question de savoir où va la tradition britannique ». Pour les uns, elle mène à l’Angleterre – la liberté d’un pays de libre-échange. Pour les autres, elle a bifurqué vers l’Europe par nécessité : « Les Britanniques ont pris la difficile décision, au moment de la disparition de l’Empire, d’entrer dans l’UE pour continuer de jouer leur rôle au plan international. »

En refusant la légitimité de ce tournant européen, les brexiteurs courent le risque de se voir taxer d’égoïsme : le RU, après la guerre, « homme malade de l’Europe », s’est accroché à l’UE comme à une bouée de sauvetage. Aujourd’hui, alors que l’UE va mal, le RU veut faire ses cartons. Mais les brexiteurs sont droits dans leurs bottes ! Pour David Green, le choix de l’UE est le fait de « leaders faibles » – Macmillan, Wilson et Heath étaient simplement victimes d’un « complexe d’infériorité ». Aujourd’hui, cette ère malheureuse toucherait à sa fin.

N’y a-t-il pas un paradoxe à voir les conservateurs défendre la rupture, et les partisans de l’UE adopter l’attitude la plus conservatrice qui soit : préserver une institution établie depuis quelque temps, imparfaite mais convenable ? Mais les brexiteurs ont pour eux une vision, quand les autres n’ont que l’aversion au risque.

Or l’aversion au risque pourrait bien l’emporter ! Les brexiteurs en sont d’ailleurs conscients – tous nos interlocuteurs, sauf Martin Durkin, estiment que la victoire ira au Remain. Mais tous les brexiteurs s’accordent aussi sur le fait qu’en cas de défaite ils ne s’arrêteront pas là. De belles années d’euroscepticisme en perspective.

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Credit: Reuters

 

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