Roger Scruton : “L’intellectuel de gauche descend du prêtre”

Le Point, 22 December 2015

Des bouffons, des imposteurs et des fauteurs de troubles, voilà comment Roger Scruton, le philosophe conservateur anglais, désigne les penseurs de gauche dans son dernier ouvrage paru au Royaume-Uni (Fools, Frauds and Firebrands : Thinkers of the New Left, Bloomsbury Publishing). Les uns sont postmarxistes et chantent la révolution, quand d’autres ont délaissé l’ouvrier pour de meilleures avant-gardes. Mais tous, selon Scruton, ont en commun d’être mus par le ressentiment et d’échafauder des raisonnements imparfaits, voire abscons. Le travail est colossal : Scruton brosse le portrait serré d’une vingtaine de penseurs, de Hobsbawm à Habermas en passant par Sartre, Foucault et Deleuze, sans oublier Lukacs, Althusser, Badiou ou Zizek. À le lire, une conclusion s’impose : le siècle n’a pas été deleuzien, il a été marxiste. Et le marxisme n’est pas seulement une théorie économique, mais une vision du monde où l’action politique est mise au service d’un idéal totalisant. Que répondre à cette utopie trompeuse mais exaltante ? Roger Scruton s’y consacre depuis plus de trente ans, opposant à l’illusion du Grand Soir les institutions héritées, leur inévitable imperfection, mais aussi, de fait, l’ancrage et la protection qu’elles offrent aux individus. Scruton aurait pu polémiquer, mais il a préféré pointer les incohérences des textes. À l’heure où l’intelligentsia française est à couteaux tirés, il y a là une leçon.

Le Point : Pourquoi cette offensive contre la gauche, et pourquoi aujourd’hui ?

Roger Scruton : Ce livre est ma réponse aux courants d’opinion dominants depuis les années 70 à l’université – la nouvelle gauche. Mon point de départ est le suivant : comment expliquer que les autorités universitaires soient de gauche et que les penseurs de droite ou libéraux, qui sont bien plus proches de la vérité que les marxistes, y soient sous-représentés ? À Birkbeck College, dans les années 80, je faisais en tant que conservateur clairement partie d’une minorité. Personne ne sympathisait avec ma pensée. Je me suis alors demandé ce que ces intellectuels de gauche avaient à m’apprendre.

Et alors ?

Je n’ai pas trouvé grand-chose. Ces marxistes vivent sur un nuage, un nuage créé par eux-mêmes, par les distorsions de la langue et par des habitudes de pensée presque automatiques.

Quel est le point commun entre ces penseurs de gauche ?

Leur point de rencontre est le négatif. Tous ces intellectuels n’aiment pas la société dans laquelle ils vivent, car ils y voient des injustices, des différences de classes et de propriété. Se pensant supérieurs aux gens ordinaires, ils considèrent comme injuste de devoir gagner leur vie comme les autres, car ils pensent avoir le droit d’être les meneurs des événements. Et ils sont frustrés de voir que les événements sont menés par les politiciens et les hommes d’affaires – les bourgeois. Leur premier désir est donc de niveler ou détruire. Depuis toujours, c’est le point de départ de la posture de gauche. Dès qu’il prend conscience de lui-même comme extérieur à la normalité bourgeoise, l’intellectuel de gauche conçoit de l’hostilité envers les traditions et les coutumes qui maintiennent la société. Il veut les bouleverser pour prendre le pouvoir.

Plus de la moitié des auteurs visés par l’ouvrage sont français. Comment l’expliquez-vous ?

Le système éducatif français valorise l’intellectuel indépendant et non universitaire – l’homme du monde qui doit son influence à son style et à sa présence. Il y a une carrière possible pour un intellectuel en France, bien davantage qu’au Royaume-Uni, où il faut être universitaire et ennuyeux. Après la guerre, c’est l’intellectuel de gauche qui en a profité en France. Autre raison, les Français ont connu cette crise incroyable qu’a été l’Occupation. Les intellectuels étaient désireux de purifier et refonder la culture française pour échapper à ce passé morose. Ils ont alors dirigé leur hostilité vers la bourgeoisie et l’Eglise catholique. Dans les années 60, sur fond de revendications sociales, leur rhétorique s’est propagée aux autres pays – dont l’Angleterre.

Rien n’est à sauver dans ce désastre ?

J’avoue que j’ai toujours admiré Sartre. Parce qu’il savait écrire.

Entre Sartre et Foucault, Deleuze et Badiou, voyez-vous une continuité ou une rupture ?

Il y a une continuité entre Sartre et Foucault en ce sens que, pour eux, le rôle de l’homme littéraire était de comprendre et condamner la bourgeoisie.

Ne retrouve-t-on pas cette posture “antibourgeoise” chez tous les penseurs que vous critiquez ?

Oui, mais les autres sont plutôt des produits du Parti communiste français, comme Althusser. Althusser se caractérise par une forme de stalinisme intellectuel ; il a créé un système clos sur lui-même, sans aucune relation avec le monde. Il a aussi montré comment on pouvait être marxiste-léniniste et sectaire, tout en étant un intellectuel à la mode. Badiou, outre l’influence d’Althusser, a subi celle de Lacan, qui a introduit dans la nouvelle gauche la psychanalyse et l’habitude de “parler le non-sens”. Il ne s’agit pas seulement de le parler mais de le mettre en avant comme solution. C’est une pseudo-pensée, mais qui agit comme une prière rituelle. Badiou, lui, convertit les mathématiques en métaphores !

Il se trouve toujours des intellectuels pour croire aux théories marxistes. Comment est-ce possible ?

La seule explication, selon moi, est qu’il s’agit d’un phénomène religieux. La religion promet la vie éternelle, et tout ce qui est promis par la religion est invisible. Ces philosophies promettent toujours quelque chose pour l’avenir, et ce qui se passe effectivement ne peut donc jamais les réfuter, puisque l’avenir n’est pas encore advenu. En ce sens, l’intellectuel de gauche moderne est le descendant du prêtre. On trouve cela chez Hobsbawm et tous les historiens de gauche anglais. Ils ne cessent de comparer l’imperfection du présent avec la perfection de l’avenir. Or il est malhonnête de prétendre que tout est imparfait, car on peut toujours améliorer les choses ponctuellement – c’est cela, être conservateur, et c’est ce que cette gauche refuse d’accepter. En réalité, il existe deux grandes conceptions de la politique. Selon celle que je défends, la politique n’est pas l’entièreté de la vie mais une petite partie de celle-ci. Elle est un ensemble de pratiques par lesquelles les hommes se mettent d’accord malgré la divergence de leurs intérêts. C’est un système de compromis. L’autre conception de la politique, qui est la conception exorbitante héritée de Lénine, qui s’inspirait de Marx mais aussi de la Révolution française, et celle du nazisme, est que la politique est une vision entière qui organise la vie de tous et à laquelle chacun participe. Cette vision offre une solution absolue et finale aux problèmes de la communauté. Chaque fois, le résultat est le même : le chaos et des millions de morts.

Aujourd’hui, certaines idées de la nouvelle gauche – par exemple, la “justice sociale” – sont mentionnées sans réserve par la droite française ou britannique. Est-ce une victoire de la gauche ou la preuve de sa disparition ?

C’est une victoire, parce que l’effort le plus important de la gauche a été de prendre possession de la langue. Introduire l’expression de “justice sociale”, qui ne veut rien dire – Hayek l’a très bien montré -, est de ce point de vue un triomphe. Les droits de l’homme, la justice sociale, tout cela, ce sont des versions séculières d’idées religieuses. Pour cette raison, elles sont extrêmement tenaces et puissantes.

Voyez-vous Jeremy Corbyn [chef du Parti travailliste] comme une incarnation de ces théories ?

Ce qui est intéressant, c’est que la gauche survit à chaque désastre. Parce qu’elle est fondée sur deux motivations fortement ancrées dans l’être humain : le désir d’une solution totale et le ressentiment. Corbyn l’a bien montré dans un récent discours : “Je représente une nouvelle vision, celle de la gentillesse”, a-t-il déclaré. En disant cela, vous accusez implicitement vos opposants de méchanceté et d’inhumanité. De fait, c’est un acte suprême d’agression. C’est ainsi que s’exprime le ressentiment de gauche : puisque vous m’opprimez, je suis fondé à vous spolier et à vous jeter en prison – et cela par gentillesse.

C’est une vision très moralisatrice de la politique…

Paradoxalement, elle est également immorale, car elle est indissociable d’un transfert de la moralité de l’individu vers la société. La vie morale à proprement parler est l’obligation de se montrer responsable envers ceux qui dépendent de nous. Si je transfère ce devoir à la communauté, cela devient une obligation de l’État, et non la mienne. Je peux donc vivre de façon immorale, pour autant que l’État agit à ma place, notamment par la redistribution des richesses. Ce n’est rien d’autre que l’externalisation du devoir moral, et donc un moyen d’y échapper. Dans le cas de l’État providence, c’est une externalisation du devoir de charité.

Ce que vous écrivez aujourd’hui, vous ne pouviez pas l’écrire dans les années 80. Cela vous rend-il optimiste ?

Plus ou moins. C’est peut-être parce qu’aujourd’hui on se fiche des idées ! Dans les années 80, il était absolument nécessaire d’avoir les idées correctes. Maintenant, il est nécessaire de ne pas avoir d’idées.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

Read the article on Lepoint.fr

Credit: Espencat, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3915039

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s