Martin Durkin, les vérités du “Michael Moore de droite”

Le Point, 15 October 2015

La Corbynomania, très peu pour vous ? Rassurez-vous, le Royaume-Uni recèle, à l’opposé de la gauche paléotravailliste, un libéralisme échevelé sous la forme des libertariens, dont on trouve quelques spécimens dans le monde des affaires et les think tanks. Mais gare à la tentation d’en faire des “intellectuels” : celui que nous avons rencontré, Martin Durkin, producteur de télévision et réalisateur de documentaires, s’en défend farouchement. Surnommé “le Michael Moore de droite”, Durkin compte à son actif une ode à Margaret Thatcher, “héroïne de la classe ouvrière”, un film incendiaire sur la dette publique et une campagne sans relâche contre l’environnementalisme : sa critique du “consensus” sur le changement climatique et son portrait au vitriol des Verts ont fait de lui leur bête noire. Dans son tableau alarmiste de l’étatisme rendu fou ou de l’inutilité des intellectuels, la France en prend forcément pour son grade. Certes, en la matière, l’Hexagone a bien des tares. Mais tout n’est pas perdu : il paraît que l’anglais “libertarian” vient du français “libertaire”…

Le Point : Vous êtes un libertarien. C’est-à-dire ?

Martin Durkin : Mon libertarianisme prend sa source dans le marxisme de ma jeunesse. Ce qui me motivait romantiquement, poétiquement et intellectuellement, c’était le désir de voir les gens ordinaires devenir un jour plus libres et plus prospères. J’ai mis longtemps à comprendre que je pensais mal et que le socialisme provoquait l’opposé de ce que je désirais.

Qu’est-ce qui a provoqué cette prise de conscience ?

Je travaillais sur Against Nature, un documentaire sur l’environnementalisme. Je m’étais toujours méfié des Verts, mais sans plus. En les observant de près, je les ai vus pour ce qu’ils étaient : des snobs anticapitalistes, mais pas de la façon qui m’était familière. Les marxistes pensaient qu’un jour les usines produiraient davantage et que les hommes seraient plus riches que sous le capitalisme ; les Verts ne veulent ni le progrès ni une société plus productive. Pour eux, le capitalisme produit trop et trop bon marché. Ils méprisent la consommation de masse. L’artisanat, les pulls tricotés main et les cavistes ne les gênent pas, contrairement à Tesco ou Ikea, entreprises qui rendent les produits plus abordables à tous. J’ai alors compris : les Verts s’opposaient à la réussite des gens ordinaires.

La production de masse n’a-t-elle pas des inconvénients ?

Des prix toujours plus bas nuisent aux producteurs et aux détaillants indépendants. Mes ancêtres étaient paysans en Irlande. Aujourd’hui, nous sommes tous plus riches et dotés d’outils technologiques incroyables. Pourquoi ? Parce que, dans le capitalisme, une entreprise plus efficace et aux produits de meilleure qualité rencontre le succès et que les producteurs dont les produits sont trop chers ou de mauvaise qualité font faillite. Si les mauvais producteurs se maintenaient, nous n’aurions ni ces belles choses ni le progrès. Quand l’État les aide, nous faisons marche arrière, et au détriment de tous.

Certains – les producteurs de lait, par exemple – se plaignent d’une relation asymétrique avec les gros acteurs du marché.

C’est absurde. Il y a trop de lait ! Les supermarchés ne paient pas assez les producteurs de lait ? Eh bien, qu’ils ferment leurs laiteries et fassent autre chose ! Les jeunes ne regardent plus la télévision et je gère une société audiovisuelle. Je pourrais vouloir que les jeunes soient légalement contraints de regarder la télé – mais ce n’est pas le cas ! Les temps changent. Qu’ils vendent leurs vaches ou les mangent et déménagent à Paris pour devenir graphistes.

Tout le monde ne peut pas devenir graphiste !

Alors, gardien de zoo ou agent de la circulation. Au cours des trois derniers siècles, la plupart d’entre nous ont quitté la campagne pour s’installer en ville. Et aujourd’hui, on préserve la campagne anglaise, on empêche d’y construire. On en fait un parc à thème artificiel, non une réelle économie.

Être libertarien, c’est donc préférer le supermarché au parc à thème ?

Être libertarien, c’est vouloir que les gens décident pour eux-mêmes et sans que l’État intervienne. Lorsque la politique freine les échanges libres et volontaires, c’est immanquablement nocif. Je suis d’éducation catholique, et les catholiques tiennent les êtres humains en haute estime. Mon libertarianisme provient de cet optimisme et de ma confiance dans les autres. Les gens sont bons et honnêtes et, pour la plupart, veulent le meilleur pour eux-mêmes et leur entourage. Lorsqu’on leur permet d’interagir sur une base volontaire, de bonnes choses se passent. Penser que l’État nous a conduits jusqu’ici relève d’une conception déprimante de l’humanité et empêche les bonnes choses de se produire.

Dans l’éducation, la santé, l’intervention de l’État peut être préférable à l’intervention privée…

Je n’adhère pas à cet argument de la “défaillance du marché”. Regardez de plus près, et vous verrez que ces défaillances sont presque toujours les conséquences inattendues de l’intervention publique. Au contraire, le libre-échange est presque miraculeux. L’économiste français Frédéric Bastiat l’a bien décrit en montrant que le libre-échange et la division du travail enrichissent nos vies de façon incomparable –, et cela sans aucune planification. L’idée qu’un planificateur, l’État, entre en scène en pensant pouvoir mieux faire est la source du problème – l’Union soviétique en a fait l’expérience.

Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que la planification ne fonctionne pas.

La France et l’Union européenne aussi ?

Même en France, les socialistes ne “planifient” plus. Mais d’autres formes d’interventions de l’État existent, potentiellement positives. La British Medical Association suggère, par exemple, de taxer les produits industriels sucrés.

Depuis deux siècles, notre santé s’améliore parce que nous sommes prospères et que nous prenons soin de nous. Mais aujourd’hui les gens ont des lubies sanitaires. Qu’ils mangent du chou kale, du Granola ou je ne sais quoi, mais qu’on les laisse le faire par eux-mêmes ! Le même État qui voudrait s’occuper de la santé des citoyens soutient la Politique agricole commune, qui rend les fruits et légumes plus chers pour ces mêmes personnes – tout cela pour soutenir des agriculteurs français trop peu efficaces. Cet État à visage souriant est un danger : ses bonnes actions masquent une intrusion de plus en plus autoritaire dans nos vies, et jusqu’au moindre détail.

La France doit vous sembler irrécupérable…

Comme presque tous les Anglais, j’adore la France – et tant pis si les Français n’aiment pas les Anglais. La France a tant pour elle, elle pourrait être un endroit incroyablement dynamique. Les Français sont charmants, la langue est à mourir. Mais vous souffrez terriblement de votre étatisme et de cette intelligentsia qui le soutient. L’aura de ces personnes est ridicule. Elles écrivent de façon obscure pour se placer à un niveau supérieur et cacher la pauvreté et la stupidité de ce qu’elles ont à dire. Deleuze écrivait du pur charabia. Au moins Foucault utilisait-il des phrases. Les intellectuels ont tendance à détester le marché parce que le marché a tendance à mépriser ce qu’ils ont à offrir. Les marchés préfèrent les plombiers aux professeurs post-structuralistes. Donc, les intellectuels soutiennent l’État et ce dernier les soutient.

Que faites-vous des “intellectuels” libéraux, que vous aimez certainement ?

De Hayek, par exemple ? C’est autre chose. Les personnes intelligentes ne sont pas forcément des intellectuels. Les “intellectuels” sont ceux qui pensent qu’ils méritent un statut et un salaire en vertu de leur intelligence et se pensent différents des autres. Les intellectuels comptent parmi les personnes les plus stupides que vous puissiez rencontrer – aujourd’hui, certains enseignent encore à l’université que le marxisme est une bonne chose.

Disons “penseurs”, alors.

Tout le monde peut penser. L’idée qu’un groupe pense à notre place est trompeuse. Arrêtez de penser à la pensée – c’est tellement français ! Cessez d’utiliser l’argent durement gagné par les contribuables pour subventionner votre intelligentsia et oubliez l’agriculture paysanne. Si les uns et les autres peuvent prospérer dans le marché, parfait, sinon tant pis. Autrement, vous courez à la ruine. La France a besoin d’une Thatcher.

Que pensez-vous d’elle ?

Thatcher était socialement trop conservatrice, mais comment ne pas l’être quand on naît dans les années 1920 dans une petite ville du Nord ? Elle n’était pas parfaite, mais dans l’ensemble elle était excellente. Je ne m’en suis pas rendu compte à l’époque. C’est pourquoi j’ai fait un documentaire. Je voulais montrer qu’elle était une héroïne de la classe ouvrière et que pour cette raison la gauche la haïssait. La classe ouvrière l’aimait vraiment, et pour une très bonne raison.

Il n’y a pas plus contraire à Thatcher que Jeremy Corbyn. Son succès vous désespère-t-il?

Non ! Cela me fait rire. Il a nommé votre Thomas Piketty comme conseiller. Piketty dénonce la pauvreté et les inégalités, mais la pauvreté mondiale s’est réduite de moitié en seulement vingt ans ! C’est incroyable. Pourquoi ? Parce que la Chine et les autres pays ont accepté le libre marché et le capitalisme. Si le socialisme avait réduit la pauvreté de la même façon, Piketty passerait à la télé tous les soirs pour nous parler du plus grand miracle de l’humanité. Au lieu de quoi il est amer et pitoyable. Piketty et Corbyn, en réalité, ne se soucient que de la pauvreté des intellectuels de la classe moyenne – leurs semblables. Pour eux, les entrepreneurs et les industriels à succès sont trop riches et les professeurs d’université, trop pauvres. Piketty prétend que nous avons besoin d’un État-providence encore plus important. Mais aujourd’hui, en Grande-Bretagne et en France, l’État-providence est la cause de la pauvreté et des inégalités, non leur remède.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

Read the article on Lepoint.fr

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s