“Sarkozy a besoin d’une philosophie”

Le Point, 18 June 2015 

La droite française a pris l’habitude, depuis les années 80, de lorgner sa voisine d’outre-Manche. La réélection de David Cameron a relancé son intérêt pour le Parti conservateur. Les Républicains doivent-ils évoluer vers une formation conservatrice ? Le philosophe conservateur Roger Scruton, que l’on a pu qualifier d'”Alain Finkielkraut britannique”, est également un fin connaisseur de la France. Pour Le Point, il se livre à un jeu des comparaisons entre les deux droites. Selon lui, leurs points communs sont plus nombreux qu’on ne le pense. Et quand certains prônent pour tout remède aux maux français des réformes libérales à l’anglaise, Scruton rappelle qu’être de droite dépasse les questions économiques et touche surtout à l’amour de son pays et de sa culture.

Le Point : Comment jugez-vous la droite française aujourd’hui ?

Roger Scruton : La droite française est le produit d’une position historique rendue particulièrement complexe par l’héritage des deux guerres mondiales et par le flirt de la classe intellectuelle française avec le marxisme et la politique révolutionnaire. Je vois la droite française, telle qu’elle apparaît aujourd’hui, comme une tentative de s’accrocher à l’héritage de De Gaulle. Celui-ci a montré qu’il y avait un tempérament de droite qui découlait de l’amour de la France, de sa culture, de sa religion, de son mode de vie et de sa langue. La France, pour de Gaulle, était une idée dont on devait être fier. Mais l’Union européenne, dont la marque de fabrique est la confiscation de la souveraineté et la généralisation du politiquement correct, a détruit cet héritage. Ainsi, la droite s’est scindée entre la vieille idée de « Jeanne d’Arc » et l’idéologie moderne du marché mondialisé. L’effet de cette scission se reflète dans le succès de Marine Le Pen. Les partisans de Nicolas Sarkozy font tout pour réunir le courant traditionnel et le courant libéral.

Comment les Britanniques, et en particulier les tories, jugent-ils la droite française ?

Les Britanniques sont aussi ignorants de la droite française qu’ils le sont du reste. Il n’y a pas non plus une très bonne compréhension de la gauche parmi les conservateurs britanniques : de ce fait, ils ne saisissent pas vraiment pourquoi la droite française est si étatiste.

La droite française a une autre particularité – que certains jugent néfaste : le culte de l'”homme providentiel”. Qu’en pensez-vous ?

Comme le disait Spinoza, un bon Etat n’est pas un Etat dirigé par une bonne personne, mais un Etat qui reste bon qu’il soit dirigé par une bonne ou une mauvaise personne. C’est dans les institutions que la vertu doit être implantée, afin qu’elle survive à la dégradation du niveau de leurs dirigeants. Ainsi, les Français patriotes espèrent que leurs institutions survivront à François Hollande. Il y a une carence profonde en France : les gens ne font pas confiance aux institutions pour corriger les méfaits des dirigeants. Dans ces circonstances, vous cherchez le sauveur, et il est vrai que vous avez eu la chance d’en avoir, de Gaulle en étant l’exemple le plus récent. Pourtant, ce serait mieux que les choses ne dépendent pas de l'”homme providentiel”, même si, pour nous Britanniques, elles ont en effet dépendu, il n’y a pas si longtemps, d’une “femme providentielle”. Bien sûr, elle était détestée par la gauche.

Aux yeux de certains Français, Nicolas Sarkozy apparaît comme cet homme providentiel. Que vous inspire sa stratégie de rebaptiser l’UMP ?

Le mot “Républicain” a une résonance de taille et il est bien sûr associé à la droite américaine, ainsi qu’à la longue tradition du gouvernement républicain en France. Les noms importent autant que les personnes. Vous pourriez vous passer d’un nom si de Gaulle était chargé du parti, mais avec Sarkozy, un nom est sûrement nécessaire ! Mais il manque une philosophie à ce parti, et c’est là où la droite française rencontre des difficultés. Les grands penseurs de droite français – Maistre, Châteaubriand – n’étaient pas des républicains et ont été marginalisés par la gauche (à tort, à mon avis). Il y a quelques hommes de droite parmi les penseurs de la première moitié du XXe siècle (Giono, Thibon, Maritain et le renouveau catholique), mais ils en appelaient essentiellement aux racines religieuses de la France. Sarkozy est un homme tout à fait laïque, comme Hollande, et il a besoin d’une philosophie qui fera appel à la loyauté fondamentale du peuple français tout en restant parfaitement neutre du point de vue religieux. Il aura besoin de cette philosophie dans chaque confrontation avec les syndicats et l’establishment de gauche, lequel, comme en Grande-Bretagne, contrôle entièrement le système d’éducation.

Quelles différences voyez-vous entre les droites française et britannique ?

La droite britannique appartient à une longue tradition de patriotisme apaisé et n’utilise jamais le terme de “droite” pour se décrire. Elle se revendique du conservatisme, ce qui signifie qu’elle est fondée sur la connaissance et l’amour d’un arrangement donné – le mode de vie et les institutions britanniques (en particulier anglais), ce qui inclut la monarchie, l’Eglise d’Angleterre et la common law. La droite en France est, en définitive, de la même espèce, mais elle ne peut pas se décrire ainsi. Le terme “conservateur” en France est une insulte, et le mythe fondateur de la République a toujours été celui du progrès. La croyance en l’avenir comme solution aux problèmes posés par le passé est profondément ancrée dans la conscience française, même à droite; bien sûr, les conservateurs britanniques considèrent cela comme une erreur, peut-être l’erreur originelle en politique. Il ne faut pas croire en l’avenir, il faut le produire. Mais ce à quoi l’on croit est le passé.

Et entre Nicolas Sarkozy et David Cameron ?

Les différences entre Sarkozy et Cameron sont nombreuses – le premier est descendant d’immigrés, le second issu d’une famille ancienne et établie; le premier est moderne et laïque, le second possède un noyau romantique et religieux qui le relie au Parti conservateur originel de Robert Peel et Benjamin Disraeli; le premier est internationaliste dans ses perspectives, convaincu par l’UE dans sa forme actuelle, le second est une sorte de nationaliste, sceptique vis-à-vis de l’UE à la fois sous sa forme actuelle et probablement sous toute autre forme, bien qu’il ne puisse pas le dire.

Quel avenir voyez-vous pour la droite française ?

Si la rupture entre les traditionalistes et les mondialistes s’estompe, alors la droite aura un véritable avenir. Mais elle fait face à un système éducatif et un establishment intellectuel déterminés à la détruire. C’est seulement si un véritable leadership émerge, à la de Gaulle, que la droite sera à nouveau capable de reprendre son ascendant sur la culture française et de raviver l’idée de la France comme objet de fierté.

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Credit: Antoine Antoniol/Getty Images Europe

Antoine Antoniol/Getty Images Europe)

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