Matthew Crawford : “Eteindre son portable serait un échec”

Le Point, 4 June 2015

A l’heure où la France se déchire sur l’avenir du collège, certains s’interrogent. Les difficultés de l’école résideraient dans un mal plus profond : la baisse de la capacité de concentration des élèves. Cette attention chancelante, nous en faisons tous l’expérience au quotidien. Nous en sommes à la fois les victimes et les coupables. L’individu moderne est saturé de stimuli en tout genre. S’y ajoute une remise en question des formes de discipline – parentale, scolaire, sociale. Au final, notre capacité d’attention se réduit comme peau de chagrin. Dans son nouvel essai, The World Beyond your Head, le philosophe américain Matthew Crawford, qui partage son temps entre l’écriture et la mécanique, analyse cette question cruciale. Pour lui, la perte d’attention ne serait que l’aboutissement d’un phénomène de repli sur soi, qui remonte au siècle des Lumières et qui empêcherait de se concentrer sur le monde. Que faire, dès lors, pour contrer cette dernière ? Se fondre dans une activité qui nous mette en rapport avec le réel – les objets et les personnes. Dans son précédent ouvrage, Eloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail, Matthew Crawford vantait le travail manuel, qui exige notre pleine attention. Il y démontre que la concentration nous rend heureux. De quoi rassurer les victimes du papillonnage moderne : la solution réside dans le plaisir de vivre pleinement dans le monde.

Le Point : Pourquoi cet intérêt pour l’attention ?

Matthew Crawford : Tout a commencé dans un supermarché. En réglant avec ma carte de crédit, j’ai vu apparaître des publicités sur l’écran du terminal. J’observe beaucoup de cas similaires dans les espaces publics : chaque surface semble être devenue un emplacement pour le marketing. Partout, c’est la même rivalité entre publicités, sites web, applications mobiles et réseaux sociaux pour capter notre attention.

Qu’est-ce que l’« attention » ?

L’attention est la façon dont nous entrons en contact avec le monde; elle détermine la façon dont le monde se présente à nous. L’attention m’a paru un sujet très riche, à la fois parce que nous nous plaignons tous d’une crise de l’attention, et parce qu’une fois que vous commencez à y réfléchir cela vous conduit à des questions anthropologiques : comment nous comprenons le moi et sa relation au monde.

Pourquoi le manque d’attention est-il si problématique ?

L’attention est la faculté par laquelle nous distinguons un élément précis dans le flux des stimuli. Aujourd’hui, nous sommes agnostiques sur la question de déterminer ce qui mérite notre attention. C’est à la fois une cause et un effet de notre vie économique. On nous présente des choix multiples en nous disant que c’est cela, la liberté. C’est le point de vue de l’économie : la liberté se réalise par la satisfaction de nos préférences; découvrir nos véritables préférences implique de maximiser le nombre de choix auxquels nous sommes confrontés. C’est précisément ce qui suscite la distraction et la dissipation de notre énergie. L’un des problèmes causés par cette explosion d’options est qu’elle renforce le fardeau de l’autorégulation. Devant l’absence de vision claire, l’autorégulation est la seule base disponible pour résister à la fragmentation mentale. Mais l’autorégulation est comme un muscle, et un muscle qui s’épuise facilement : nous ne pouvons pas le solliciter en permanence. C’est pourquoi nombre d’entre nous se sentent épuisés mentalement. En fin de compte, la crise de l’attention est une crise des valeurs.

Qui est le coupable : la technologie, la logique marchande, nous – l’individu moderne ?

Je penche pour la dernière hypothèse. Je développe dans mon ouvrage une critique des Lumières et des premiers penseurs modernes. L’un des penseurs qui m’a aidé à tracer cette trajectoire intellectuelle est Charles Taylor, et son livre Les sources du moi. La formation de l’identité moderne. Il y décrit Descartes et Locke comme particulièrement désireux de nous libérer de l’autorité des autres, ce qui est un projet politique. Le projet devient épistémologique lorsqu’ils insistent sur le fait que nous devons parvenir à une complète indépendance par rapport au monde qui nous environne. Pour Kant, le monde est empli de principes extérieurs à l’individu – l'”hétéronomie” -, pour qui l’autonomie nécessite de s’en abstraire. Dans ce contexte, l’attention ne joue aucun rôle officiel dans l’appréhension du monde. La préoccupation épistémologique des Lumières était une sorte de repli sur soi.

Les philosophes des Lumières prônaient-ils vraiment un tel individualisme ? 

Bien sûr, il s’agit là de penseurs sérieux qui articulaient certaines idées concernant la liberté mentale reliées à la liberté politique. Mais, lorsque vous retracez le destin de ces idées dans la culture contemporaine, il semble évident que le langage de la liberté est devenu la langue du marketing. Les offres de cartes de crédit ou d’assurances nous disent “Pas de limites” ou “C’est vous qui décidez”, mais nous ne disposons pas de ressources culturellement valides pour résister à ces appels, car ils découlent d’une appropriation de notre idéal le plus cher, l’autonomie. Descartes, Locke et Kant n’avaient pas pour ambition de devenir des « marketeurs », mais on trouve chez eux cette définition de la dignité du moi, qui résiderait dans l’indépendance par rapport au monde environnant. C’est exactement le contraire de ce que je suggère.

Que suggérez-vous ? 

L’exhortation à être plus discipliné – éteignez vos appareils, etc. – se soldera par un échec, car notre capacité à nous réguler a des limites. Pour moi, la stratégie la plus prometteuse est de s’investir dans un objet qui le mérite, parce qu’il requiert nos compétences. Cette pratique ressemble davantage à l’abandon qu’à la maîtrise de soi. Enclencher ce mouvement est la part la plus délicate, parce qu’il nous faut exclure tous les autres éléments qui réclament notre attention, mais à un certain point le plaisir de l’activité prend le dessus.

A quelles activités pensez-vous ?

A quelque chose qui nécessite de sortir de soi et de devenir compétent dans une activité réelle – au sens d’« étrangère à soi ». Travailler avec ses mains en est l’une des formes possibles.

Est-ce du loisir ? Du travail ?

Un argument très apolitique serait d’enjoindre aux individus de profiter de leurs loisirs pour apprendre à jouer d’un instrument de musique, à faire du sport, à jardiner. L’argument plus politique concerne l’éducation. La cause que j’ai défendue dans mon premier livre est qu’il existe de nombreux métiers concrets et intellectuellement exigeants, et qui permettent de bien gagner sa vie. Les mécaniciens et les soudeurs peuvent être très demandés. Mais, pour choisir cette voie, une jeune personne doit acquérir une certaine indépendance d’esprit par rapport aux exhortations constantes qui l’invitent, dès son plus jeune âge, à choisir un métier abstrait. Il y a une sorte d’idéologie qui veut que tout ce qui implique de travailler avec ses mains soit une impasse professionnelle.

Ces activités se réduisent à l’artisanat, donc… 

Pas nécessairement. L’important n’est pas l’existence de matériaux concrets, mais plutôt l’engagement dans une pratique dont les normes sont externes à soi et qui par conséquent procurent une certaine résistance à la rêverie autocentrée. Cette pratique peut être d’ordre social plutôt que concret, par exemple l’apprentissage d’une langue étrangère.

La France est-elle, selon vous, bien placée dans la lutte (privée ou collective) pour l’attention ?

Je tiens la France pour un exemple en bien des domaines. Prenez la privatisation de l’espace public. Ce phénomène est moins développé en France. Dans l’univers anglo-américain, les Français sont brocardés pour leur zèle réglementaire. Mais ils ont le sens du bien commun et sont sensibles au risque que le tissu de la vie quotidienne se dégrade si l’on ne prend pas la peine de le défendre.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

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