Royaume-Uni : pourquoi l’immigration a été le grand absent de la campagne

Figarovox, 8 May 2015

Comme me le confiait un ami britannique, cette campagne électorale aura été l’une des plus ennuyeuses qui soient, mais la plus palpitante eu égard à ses résultats. Nous qui avons l’habitude en France des partis extrêmes ou minoritaires, nous ne réalisons pas à quel point la perspective de sortir de l’apaisant bipartisme peut effrayer les Britanniques.

Pourquoi ennuyeuse? Parce que monotone, au sens littéral: un seul sujet, l’économie, a dominé les débats électoraux. Loin des envolées lyriques de feu la Big society, les Conservateurs ont égrainé leurs impressionnants succès en matière économique – 1,7 million d’emplois ont été créés depuis 2010 – tandis que les Travaillistes ont insisté sur la hausse des inégalités et les services publics.

Or bien d’autres sujets intéressent au plus haut point les Britanniques, à commencer par l’immigration. Selon l’Office for National Statistics, l’immigration nette a atteint 298 000 personnes entre septembre 2013 et septembre 2014, chiffre le plus haut depuis le record de 320 000 en 2005. Selon Ipsos Mori, 49% des Britanniques interrogés en avril 2015 estiment que le pays doit recouvrer un contrôle total sur l’immigration, tandis que 45% du public, selon le March Economist/Ipsos MORI Issues Index, cite l’immigration comme le premier sujet d’importance pour le pays, devant le système de santé (le NHS).

Tous les partis, par conséquent, se devaient d’évoquer l’enjeu de l’immigration dans leurs programmes. Les Conservateurs, qui avaient fait l’erreur de promettre de réduire celle-ci à quelques dizaines de milliers de personnes au cours de leur mandat actuel, ne parlent plus désormais que d’une “ambition” et non d’une “promesse”. Les Tories souhaitent restreindre l’accès aux allocations aux immigrants et surtout renégocier avec Bruxelles la libre circulation des personnes vers le Royaume-Uni. Car c’est surtout l’immigration intra-eutopéenne qui inquiète les Conservateurs, qui estiment qu’elle est trop peu contrôlable. Quelle que soit l’issue de ces négociations, David Cameron proposera donc en 2017 un référendum sur l’adhésion du pays à l’UE.

Trop évoquer l’immigration aurait été destructeur pour les Conservateurs : ils auraient ainsi rappelé leur échec en la matière, sachant que la satisfaction des électeurs à cet égard se trouve à 12%.

Le Parti travailliste, ayant fini par reconnaître qu’il avait été trop laxiste par le passé en matière d’immigration, propose désormais de durcir les contrôles aux frontières et l’accès aux allocations, tout en rejetant la possibilité d’un référendum. Les Libéraux-Démocrates enfin soutiennent fortement l’immigration qualifiée et restent très attaché à l’UE.

Les partis émergents, de leur côté, sont là où on les attend. Nigel Farage a déclaré intelligemment ne pas vouloir imposer un seuil d’immigration trop arbitraire. Il compte sur le départ du pays de l’UE, un système de visa à points à l’australienne et une préférence pour les membres du Commmonwealth. Le Green Party se déclare opposé à toute discrimination en matière d’immigration, ce qui implique que les étrangers plus riches ou plus qualifiés ne se verraient pas mieux traités que les autres. Le Scottish National Party enfin, critiquant l’actuelle politique d’immigration, exige une dévolution des pouvoirs en la matière.

Cela n’empêche pas que le sujet ait été somme toute assez peu évoqué pendant la campagne. Ainsi selon Ipsos Mori, seuls 23% des sondés se rappellent avoir lu ou entendu des déclarations ou reportages sur le sujet dans la période. Cette relative absence n’est pas si surprenante: au vu des sujets d’intérêt pour l’opinion publique, le gouvernement a choisi de faire campagne sur ce qui apaise les électeurs plutôt que ce qui les inquiète. Trop évoquer l’immigration aurait été destructeur pour les Conservateurs: ils auraient ainsi rappelé leur échec en la matière, sachant que la satisfaction des électeurs à cet égard se trouve à 12%. Quant aux partis favorables à l’immigration ou peu exigeants quant à son contrôle, une sympathie trop affichée pour celle-ci se serait attirée l’ire d’une partie du public.

D’ailleurs, quand on y regarde de plus près, si l’immigration est considérée comme le sujet de préoccupation le plus important pour le pays, il n’arrive qu’en troisième position pour le choix électoral, après le NHS et l’économie. En 2010, le même sondage montrait que l’économie était le sujet de préoccupation majeur de 55% des électeurs. Cinq ans plus tard, ce n’est le cas que pour 28%, le taux le plus faible depuis sept ans, signe de la réussite des Conservateurs en la matière.

La stratégie des Conservateurs, décevante par son étroitesse, était donc assez rationnelle. Orchestrée par l’éminence grise de David Cameron, l’Australien Lynton Crosby, elle a permis aux Conservateurs de reprendre légèrement la main grâce à l’évocation d’un sujet rassurant et postif, la réussite économique. Mais cette stratégie est à double tranchant: elle pourrait accréditer l’idée que le “nasty party” n’est là que pour faire face aux difficultés économiques, et qu’une fois cela réglé, on peut aisément s’en débarrasser. Réponse le 8 mai.

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Credit: Karl Anton Hickel, William Pitt the Younger addressing the House of Commons, 1793

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