Pourquoi nous avons un plus grand QI que nos grands-parents

Le Point, 16 April 2015

« C’était mieux avant », chantent en choeur les lettrés, les amateurs d’art classique et les moralistes. Il est pourtant un domaine où l’esprit humain progresse constamment et dans de nombreux pays : le quotient intellectuel (QI). C’est l’« effet Flynn », du nom de ce professeur de sciences politiques de l’université d’Otago, en Nouvelle-Zélande, dont les travaux ont montré que le niveau du QI n’avait cessé de croître au cours du XXe siècle. A l’origine spécialiste de philosophie morale, Flynn a développé ses thèses dans de nombreux livres depuis les années 80, jusqu’à Are We Getting Smarter ?, en 2012. Il s’est aussi beaucoup intéressé à la relation entre le QI, les classes et les races – question brûlante s’il en est. Chercheur éclectique et prolifique, il est un professeur pas comme les autres, qui maintient que l’on apprend davantage en lisant les grandes oeuvres qu’en allant à l’université…

Le Point : Qu’est-ce que l’« effet Flynn » ?

James Flynn : L’effet Flynn est un phénomène d’augmentation massive du quotient intellectuel au cours du XXe siècle. Comment vivaient nos ancêtres ? En 1900, ils se préoccupaient davantage des réalités concrètes. Un exemple : Alexandre Louria, grand psychologue russe, a interrogé des populations rurales de Russie dans les années 70. « Là où il y a toujours de la neige, les ours sont blancs, leur disait-il. Il y a toujours de la neige au pôle Nord, de quelle couleur sont les ours ? » Et eux de répondre : « Nous avons toujours vu des ours bruns. Si quelqu’un venait du pôle Nord, était fiable et me disait avoir vu des ours blancs, je pourrais le croire. » En d’autres termes, ces hommes n’étaient pas capables de considérer les questions portant sur des faits comme des abstractions à traiter logiquement. Or c’est ce que les tests de QI demandent : des analyses abstraites appliquées à des symboles et très éloignées de la réalité. La société d’aujourd’hui a changé de priorités. Les hommes n’ont pas besoin d’avoir aussi bonne mémoire que dans les années 1900, où il fallait se souvenir de toute sa parenté jusqu’au troisième degré. Aujourd’hui, les adultes ont un vocabulaire plus étendu, conduisent des voitures et lisent beaucoup mieux les cartes. Tout cela s’explique en grande partie par le grand bouleversement qu’a été l’ouverture de l’éducation.

Sommes-nous plus intelligents que nos grands-parents ? 

Ce n’est pas la bonne question. L’effet Flynn ne signifie pas que nous devenons plus intelligents au fil du temps, mais que nos priorités changent. Nos cerveaux ne sont pas différents de ceux de nos ancêtres au moment de leur conception, mais ils se différencient parce que nous en exerçons des parties différentes. Nos ancêtres étaient suffisamment intelligents pour répondre aux défis intellectuels provenant de leur environnement, mais ils ne pourraient pas répondre aux défis de notre temps.

Certains émettent d’autres hypothèses expliquant les différences de QI par les gènes. C’est le cas de Charles Murray dans « The Bell Curve » (« La courbe en cloche » – NDT), qui explique les différences de QI entre les « races » de cette façon. Qu’en pensez-vous ?

La question que vous évoquez est tout à fait distincte de celle des gains de QI dans le temps. Même dans une société industrialisée, on trouve divers sous-groupes culturels dans lesquels les défis intellectuels sont différents. Certains estiment que l’écart de QI entre les Noirs et les Blancs aux Etats-Unis est génétique, car ils vivent tous dans un pays hautement industrialisé. Mais cela suppose qu’ils vivent dans une culture dont le degré de modernité est identique. Prenons l’exemple des femmes dans les pays occidentaux. Elles avaient beau vivre dans une culture moderne, elles étaient élevées jusqu’à tout récemment pour des défis intellectuels différents de ceux des hommes. Aujourd’hui, dans les six nations sur lesquelles je dispose de données à jour, les femmes égalent les hommes dans les tests de QI, voire les dépassent parfois. La même analyse vaut-elle pour les Noirs américains ? Dans les années 80, Elsie Moore a étudié des enfants noirs adoptés par des familles de cadres blanches et noires, toutes les mères ayant seize ans d’études derrière elles. A l’âge de 8 ans, les enfants adoptés par les familles blanches avaient un QI de 13 points supérieur à celui des enfants des familles noires. Cela ressemble bien à une différence environnementale. Or Moore a constaté que les mères blanches encourageaient toujours leurs enfants, tandis que les mères noires étaient critiques et impatientes.

A quoi sert d’avoir un QI élevé ?

Cela devrait nous permettre de mieux répondre aux questions morales. Dans une société pré-industrielle, les moeurs sont en très grande partie le produit d’un héritage. Avec le temps, les hommes ont commencé à mieux raisonner, y compris dans le domaine de la morale. Quand j’étais jeune, je me disputais avec mes parents à propos des stéréotypes raciaux. Je leur demandais : « Que diriez-vous si, en vous réveillant demain, vous étiez noirs ? » Ils répondaient : « C’est la chose la plus stupide que tu aies jamais dite. Qui connais-tu qui se soit réveillé noir ? » Ils ne prenaient pas les cas hypothétiques au sérieux. Or nous avons développé l’habitude de généraliser nos jugements moraux en les transformant en propositions générales et en utilisant la logique pour tester leur cohérence, et de la sorte nous avons fait de grands progrès.

Nous avons parlé du QI, qui n’est pas la même chose que l’intelligence. Sommes-nous aussi plus intelligents que nos ancêtres ?

Nous avons parlé du type d’intelligence que la société nous impose. Malheureusement, elle ne fait pas encore primer la sagesse sur le reste. Les jeunes d’aujourd’hui ont beau avoir fréquenté l’université et savoir raisonner sur les questions raciales, ils lisent moins de littérature sérieuse qu’ils ne le faisaient il y a vingt ans. L’université est en réalité contre-productive !

C’est-à-dire ?

Trente pour cent des personnes qui entrent à l’université disent ne jamais lire de littérature sérieuse; au moment où elles en sortent, elles sont 50 % ! Elles auront ainsi moins d’expérience de l’Histoire et des autres, et elles seront plus naïves. C’est extrêmement important. Cela va bien au-delà de ce dont nous avons parlé. Si les gens lisent moins qu’auparavant, ils sont paralysés quand il s’agit de réfléchir à leur environnement. Les hommes politiques qui ont envoyé les Américains en Irak n’avaient aucune conscience des différences culturelles entre les deux pays et de l’histoire de la région.

Notre QI va donc continuer de croître, mais pas nécessairement notre sagesse…

Etre sage implique davantage que la résolution logique de questions abstraites. Il se pourrait bien, effectivement, que nous soyons de plus en plus déficients à cet égard. Il n’est même pas certain que les gains de QI se poursuivent. Ce sont surtout les progrès de l’éducation qui sont à l’origine de ces gains et nous en avons peut-être atteint la limite. En Scandinavie, les gains de QI sont au point mort. Il est possible que les décideurs soient à cours d’idées pour améliorer leur système éducatif. Ou prenez l’exemple des familles monoparentales. Quand deux enfants vivent avec leurs parents, le vocabulaire auquel ils sont exposés est celui des adultes. Dans le cas d’une mère seule avec plusieurs enfants, ceux-ci sont exposés à un vocabulaire enfantin. Ainsi, bien des facteurs moteurs de l’augmentation du QI pourraient aujourd’hui s’essouffler.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

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Credit: Escher, Relativity, 1953

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