Europe : le livre qui dérange

Le Point, 19 March 2015

Alors que la Cour européenne des droits de l’homme interdit la fessée et que les voix officielles, comme le rapport Tuot de 2013, chantent les vertus de la “société inclusive”, les partis populistes européens sont en pleine forme, attaquant le “joug” de Bruxelles, et le multiculturalisme continue de susciter les passions. L’affrontement n’est pas nouveau, mais ceux qui s’interrogent sur le bien-fondé de l’effacement de la nation mènent aujourd’hui l’offensive. C’est l’objet de l’essai bien trempé de Thierry Baudet, Indispensables frontières (Editions du Toucan), traduction d’un ouvrage publié aux Pays-Bas, dont Le Point publie des extraits en avant-première.

Jeune universitaire néerlandais, auteur prolifique et précoce, Thierry Baudet a vu son livre traduit en anglais, allemand et hongrois. Son nom le laisse deviner, il a de lointaines origines françaises, qu’il chérit particulièrement.

Son constat est sans appel : « Depuis près de trois quarts de siècle, les pays d’Europe ont abandonné leur souveraineté nationale. » Partant des effets de la mondialisation et des outrances nationalistes du XXe siècle, nous en avons conclu que l’idée de culture nationale avait peu  de sens – à tort. « Mais nous ne devrions pas condamner une vertu à cause de ses excès. » Dans la ligne de mire de l’auteur, les organisations et tribunaux supranationaux et le multiculturalisme. A déminer la nation, supranationalisme et multiculturalisme nuiraient profondément à l’Etat de droit, car « la démocratie représentative et l’Etat de droit ne peuvent (…) exister que dans le cadre de l’Etat-nation ». Pourquoi ? Parce qu’ils ne peuvent advenir que « lorsqu’ils sont intégrés à un système souverain disposant d’une cohésion sociale suffisante ». Il faut nous défaire d’une conception abstraite de la communauté politique, car « nul droit commun ne saurait exister en l’absence d’un sens moral, de coutumes et de moeurs partagés ».

L’essai a le mérite d’illustrer avec justesse deux thèmes chers aux conservateurs. En premier lieu, la frontière a des vertus parce qu’en excluant les uns elle inclut les autres. Ensuite, il illustre ce qu’on pourrait nommer le « faux paradoxe » de la liberté. Pour qu’une nation soit ouverte, elle doit être centrée sur elle-même. Pour qu’un citoyen soit libre, il doit être attaché à une nation. Les pourfendeurs du sans-frontiérisme trouveront dans cet essai force munitions pour leur bataille. Car sa réflexion brasse l’histoire européenne dans son ensemble et peut s’appliquer à bien des pays du continent – aux Pays-Bas comme à la France -, à tel point qu’elle a suscité l’intérêt de Pascal Bruckner, qui en signe une préface à l’unisson avec l’auteur, épinglant au passage ce « vieux monde, ectoplasme qui gonfle à mesure de son inconsistance politique et militaire ».

Vous l’aurez compris : si vous aimez l’Europe, mais vous méfiez de sa version technocratique, ce livre est pour vous; si vous voyez la nation comme un espace ouvert mais exigeant à l’égard des nouveaux arrivants, ce livre est aussi pour vous. Régis Debray écrivait, dans son Eloge des frontières : « En bon Européen, je choisis de célébrer ce que d’autres déplorent : la frontière comme (…) remède à l’indifférence et sauvegarde du vivant. » Debray a trouvé sa relève.

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