Christopher Caldwell : “La France n’est plus une nation unifiée”

Le Point, 15 January 2015 

En 2009, son ouvrage Une révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe (éditions du Toucan, 2012 ; réédition poche, 2014) avait fait scandale. Christopher Caldwell, célèbre journaliste américain, éditorialiste au Financial Times et rédacteur en chef au Weekly Standard, n’y mâchait pas ses mots : l’intégration des immigrés musulmans en Europe s’apparentait, selon lui, à un échec. Si certains y avaient vu au mieux un grand pessimiste, au pis un partisan de la “politique de la peur”, Caldwell avait rétorqué vouloir offrir une description de ce qu’il considérait comme le plus grave défi posé à l’Europe. Pour lui, l’islam et le monde chrétien représentent des visions différentes de la société qui ont nécessairement du mal, dans une démocratie, à s’accorder sur des règles communes. Mais rien n’indique qu’il soit impossible d’y parvenir. Il nous offre ici son regard éclairé – car extérieur ? – sur ces trois jours de janvier qui ont fait trembler la France.

Le Point : Êtes-vous Charlie ?

Christopher Caldwell : Non. Ce sont des martyrs. Nous devons respecter leur mémoire, mais nous ne pouvons pas prétendre être leurs semblables. Il fallait dire « Je suis Charlie » quand ils étaient menacés, non après leur mort. Cependant, je ne veux pas critiquer la façon dont chacun choisit de pleurer cette tragédie – les Français ont choisi de le faire ainsi.

Voyez-vous les atrocités commises la semaine dernière comme l’expression d’un choc des civilisations ?

D’une certaine manière. Mais un choc des civilisations peut prendre bien des formes. Il peut faire se confronter deux croyances irréconciliables ; ce n’est pas ce qui se passe en France, parce que les Français – pardonnez-moi de le dire – ne semblent pas croire en grand-chose aujourd’hui. Cela dit, le drame qu’ils ont connu les fera regarder de plus près la façon dont ils vivent et dont ils décident de défendre ce à quoi ils croient. Dans les dernières décennies, les Français ont eu tendance à faire de la tolérance une religion. Ce que les immigrants croyaient n’avait pas vraiment d’importance, parce que les Français se faisaient un point d’honneur de pouvoir vivre avec presque tout ce que les autres croyaient tant que cela excluait la violence. Maintenant que la violence est là, le conflit va entrer dans une phase différente.

C’est-à-dire ?

Cela fait longtemps que la police et le renseignement ont des groupes comme les frères Kouachi en ligne de mire. Je pense que beaucoup d’entre eux seront arrêtés et livrés à la justice, et un climat d’ordre public bien plus fort va s’instaurer.

« Ce que les immigrants croyaient n’avait pas vraiment d’importance. » Devrions-nous nous en préoccuper désormais ?

Dans les dernières décennies, les Français ont perdu l’habitude de débattre de la religion. Ils considèrent qu’il est très impoli de remettre en question les valeurs des autres cultures. Je ne m’attends pas à une soudaine remise en question de l’islam et je ne suis pas sûr que ce soit souhaitable. L’un des problèmes du débat sur l’islam en France est qu’il tend à partir du point de vue que la laïcité est noble, sophistiquée et avancée, quand la religion serait arriérée et barbare. Je suis en profond désaccord avec ce présupposé. Le problème n’est pas l’islam en soi, mais un islam fervent à l’intérieur d’un pays non musulman.

Devrions-nous être plus accueillants à l’égard des religions dans l’espace public ?

L’une des difficultés qui se sont développées dans les vingt-cinq dernières années, depuis que la question du voile a commencé à émerger dans les écoles, est que les Français ont été contraints de se rendre compte que la laïcité n’était pas neutre. C’est une métaphysique qui finit par rivaliser avec d’autres métaphysiques.

Que faire alors ?

Les Français ont besoin de se poser ces questions – la laïcité et sa signification, le rapport avec les autres cultures – et d’en débattre, et ils le feront de plus en plus. Aux États-Unis, après le 11 Septembre, nous avons connu une telle période. Mais, après l’Irak, les Américains ont perdu tout intérêt pour ces débats et ont abandonné le projet de construire une communauté commune. Aujourd’hui, le pays est très polarisé.

Devons-nous accepter un tel destin pour la France ?

Le communautarisme est un problème très grave, plus grave encore pour certains pays comme la France. Il est probablement trop tard pour revenir en arrière. La France a fini par saper les conditions sociales de l’égalité des citoyens et d’une citoyenneté uniforme. Elle est faite de communautés, elle n’est pas une nation unifiée.

Quel paradoxe, pour un pays qui s’est toujours méfié de l’expression des communautés!

La France a sous-estimé la particularité des communautés d’immigrants des années 60. À cette époque, on ne s’attardait pas sur l’appartenance religieuse des arrivants. On ne pensait pas accueillir un grand nombre de musulmans d’Afrique du Nord, mais un grand nombre de Tunisiens et d’Algériens. Ce n’est qu’au moment de la révolution iranienne que l’on a commencé à remarquer le rôle que jouait la religion. La France avait alors une très large population musulmane. Soudain, on avait sous les yeux deux groupes différents qui vivaient selon deux principes différents.

Dans ce contexte, où mettre la limite entre ce qui doit être accepté par tous et ce qui n’a pas besoin de l’être ?

La limite se trouve dans la Constitution du pays. La loi française contre le port du voile et les symboles religieux à l’école serait totalement inacceptable dans le contexte américain. Aux États-Unis, nous avons plus de liberté qu’en France pour porter des vêtements religieux mais moins, par exemple, pour tenir des propos sexistes. La limite se trouve là où les citoyens français le veulent, selon l’autorité de la souveraineté nationale.

Qu’en est-il des situations quotidiennes que la loi ne réglemente pas, comme la nourriture halal à l’école ?

La France doit faire ce qu’elle souhaite. C’est une question de volonté des citoyens et d’expression de cette volonté. L’enjeu n’est pas juridique, il est de savoir ce qu’est votre pays. C’est ce dont les Français ont perdu le sens.

N’est-ce pas difficile, quand certains sujets sont si délicats à évoquer ?

La France a de nombreuses lois mémorielles que nous regarderions aux États-Unis comme de la censure. De ce point de vue, la France n’est pas le pays de la liberté d’expression qu’elle croit être. Mais, aux États-Unis, nous n’avons rien de tel que Charlie Hebdo – un tel magazine serait contraint par de nombreuses règles, formelles et informelles, et par le concept d’outrage aux bonnes moeurs. Je m’inquiète également de la propension d’associations à porter plainte contre les auteurs de certains propos, comme Finkielkraut, après son interview sur les émeutes de 2005 dans Haaretz. Que ces dires soient vrais ou non, il n’y a pas là d’infraction civile ou criminelle qui mérite de se retrouver au tribunal. On érige ici de nouveaux tabous.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

Read the article on Lepoint.fr 

Credit: Monsieur Bandit Blogozine, 2011

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