Morozov : “La solution n’est pas technologique, mais politique”

 Le Point, 11 December 2014

“La technologie n’est plus vraiment une question de hardware et de software. Elle doit plutôt servir à exploiter l’énorme quantité de données qui existent pour rendre le monde meilleur.” Certains verraient dans cette déclaration d’Eric Schmidt, président exécutif de Google, une bien généreuse ambition ; d’autres, tel l’essayiste Evgeny Morozov, s’en sont fait leur bête noire. Son dernier livre, Pour tout résoudre, cliquez ici !, succès international qui vient de paraître en français chez FYP Editions, en est la parfaite illustration. Installé aux Etats-Unis, doté d’un parcours multiculturel – Biélorusse, il a vécu à Berlin et en Grande-Bretagne -, Morozov est un éditorialiste compulsif, dont les tribunes au vitriol sur les utopies de la Silicon Valley parsèment les plus grands journaux du monde. Pour Morozov, la tentation de l’âge numérique de penser pouvoir tout résoudre – du crime à la pollution, en passant par l’obésité – par la quantification ou l'”ouverture” des données est non seulement une illusion mais un danger. Car la technologie déforme les problèmes qui nous sont posés en s’imposant comme leur seule prétendue solution. Mais Morozov n’a pas grand-chose à voir avec les technophobes qui regardent Twitter avec dégoût. Il a plutôt toutes les caractéristiques des figures emblématiques du Web : issu de la même génération (il a à peine 30 ans), il est aussi très présent sur le Net et les réseaux sociaux. Il admet avoir cru, un jour, à l’idée que des flux d’informations illimités pouvaient diffuser la démocratie dans les régimes autoritaires. Il en est revenu – confirmation que l’on critique bien mieux ce que l’on connaît de l’intérieur ?

Le Point : Dans Pour tout résoudre, cliquez ici !, vous développez une critique sans concession de l’application systématique des technologies numériques à diverses questions d’intérêt public. Etes-vous technophobe ?

Evgeny Morozov : Je n’ai rien contre la technologie en elle-même, et il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais dans la numérisation – le fait que notre expérience quotidienne passe de plus en plus par des outils numériques. Je critique deux choses. D’une part, ce que j’appelle le “solutionnisme”, le fait que les dimensions politiques et économiques des décisions que nous prenons s’effacent au profit de dimensions purement technologiques. Le solutionnisme, en redéfinissant de cette façon chacun de nos problèmes, nous détourne d’autres solutions moins technologiques, mais beaucoup plus efficaces à long terme. D’autre part, tous ces outils sont liés à des objectifs politiques, économiques et commerciaux, et ce sont ces objectifs que je critique. La technologie, dans de nombreux secteurs, suscite l’illusion que les choses fonctionnent, voire progressent, alors qu’en réalité tout est en très mauvais état, parce qu’il n’y a plus d’argent !

Avez-vous un exemple de projet “solutionniste” ?

Prenez l'”ouverture des services publics”. On peut penser que ce type de projet rend l’administration plus responsable et plus transparente. Pour certaines institutions comme les banques, c’est peut-être une très bonne idée. Mais son application à des institutions publiques comme les hôpitaux ou les écoles n’est pas forcément aussi prometteuse, parce que la raison pour laquelle ces institutions sont en majorité publiques est que l’efficacité n’est pas leur premier objectif. Elles poursuivent d’autres fins, comme la solidarité ou le développement de l’esprit critique, qui ne peuvent pas être promues de manière adéquate par le marché. Lorsque vous rendez ces institutions transparentes, vous les poussez indirectement vers la privatisation, parce qu’il est bien plus difficile de mesurer la solidarité ou l’esprit critique que le montant de leurs dépenses. Tant que l’ouverture des services publics continuera à se focaliser sur ce qui est le plus simple à mesurer – les budgets et les décisions -, elle produira des effets pervers de ce type.

Le solutionnisme n’est pas propre à notre époque. Qu’y a-t-il de si particulier dans sa version actuelle ? 

Le solutionnisme contemporain présente deux caractéristiques. En premier lieu, la population geek part du principe que nous vivons une époque exceptionnelle : certaines choses auparavant impossibles sont devenues possibles, et à une échelle inattendue – Wikipédia est possible, iTunes est possible, etc. Les geeks en viennent à penser que nous vivons une révolution similaire à celle de l’imprimerie. Selon eux, nous devons utiliser la technologie de façon bien plus volontariste. Le second changement est technologique. La numérisation de notre environnement – l’application de capteurs et d’une connexion Internet à énormément d’objets – nous amène à concevoir notre environnement d’une façon entièrement nouvelle. En théorie, tout devient programmable. Quand vous mélangez ces deux tendances, vous obtenez l’apathie actuelle. Il y a eu des déclarations similaires sur le pouvoir révolutionnaire de la radio et de la télévision, mais celles-ci n’étaient pas omniprésentes comme le numérique aujourd’hui.

Bien des personnes sont heureuses d’utiliser les outils numériques. Prenez l'”automesure” en matière de santé. Qu’y a-t-il de mal à vouloir prendre soin de soi ? 

Aujourd’hui, il faut “être en forme” – question de pression sociale. Mais rester en forme est de plus en plus difficile – les produits alimentaires les moins recommandés sont plus addictifs et moins chers. Il y aurait bien des façons de traiter cette question – lier les mains de l’industrie agroalimentaire, rendre la nourriture saine plus accessible, faire en sorte que les gens ne passent pas leurs journées en voiture. Ce sont des questions politiques. Mais où voyez-vous le moindre effort en ce sens ? Résultat, les citoyens choisissent la seule option raisonnable qui leur reste, ils abandonnent les luttes collectives pour des projets individualistes, en comptant sur des gadgets pour se conformer à la norme sociale.

Que dire du fait qu’Internet et les réseaux sociaux contribuent à dynamiser la société civile en l’amenant par exemple à prendre en charge certains services publics ?

Fantastique, oui, faisons cela ! Arrêtons aussi de payer des impôts ! Parce que ceux qui défendent ces idées veulent en même temps conserver les principes de l’Etat-providence – le paiement d’impôts en échange de services -, alors que l’Etat n’est plus en mesure de fournir ces services. Et pour les fournir, on nous demande de travailler dans des coopératives ! Que vous l’appeliez “économie du partage” ou “économie peer-to-peer”, c’est de la démence, ou de la fausse conscience !

Allez, ne seriez-vous pas un peu cynique ?

Je suis tout à fait favorable à l’utilisation de la technologie pour mieux partager nos ressources. Mais je ne vois pas assez de signaux sur le terrain qui nous montrent que ces procédés soient autre chose que l’application d’un capteur et d’une connexion Internet sur tout ce que l’on possède, pour mise en vente ou en location.

Les gens cherchent des solutions, car les ressources – naturelles, publiques – se font plus rares. Pourquoi blâmer la technologie ? 

Je suis d’accord avec vous. L’Etat-providence est en péril parce qu’il n’y a presque plus d’argent. En Europe, c’est à cause de l’austérité. Il est facile – et toujours utile – de passer au crible le discours de la Silicon Valley, comme je l’ai fait dans le passé, mais ce n’est pas suffisant. Ce qui importe en définitive, ce sont les décisions prises en termes d’infrastructures. Ce que je veux dire, c’est que la solution n’est pas technologique, mais politique. Tôt ou tard, tout ce que nous classons comme technologie – Internet, big data, économie du partage, Uber, Airbnb, Mooc… – se réduit à des questions politiques, économiques ou culturelles. Il faut donc toujours s’attacher à retrouver ces questions derrière la technologie.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

Read the article on Lepoint.fr 

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s