Roger Scruton : le Finkielkraut anglais juge la droite française

Le Point, 4 December 2014

Si Alain Finkielkraut était anglais, il s’appellerait Roger Scruton – à cette différence près que ce dernier est un « conservateur » revendiqué. Le terme lui-même n’est en rien ambigu chez nos voisins d’outre-Manche, mais se rapporte à un courant philosophique et politique vieux de deux siècles. Le grand intellectuel britannique n’en est pas à son premier exercice philosophique sur le conservatisme, mais c’est sans doute sa version la plus aboutie queRoger Scruton nous livre ici dans How to Be a Conservative (Bloomsbury, septembre 2014). Son nom ne vous dira peut-être rien, mais rien d’étonnant à cela : la France peine à comprendre un courant de pensée qui n’est ni le libéralisme à tous crins, ni une doctrine sclérosée refusant le changement. Car, comme l’écrivait Burke, père fondateur du conservatisme moderne, “un Etat qui n’a pas les moyens de changer n’a pas les moyens de sa conservation”. How to Be a Conservative a les traits d’un testament intellectuel : Roger Scruton y retrace son parcours – ses origines modestes, Cambridge, son ostracisation par le milieu universitaire. Puis il se penche sur huit grands concepts politiques et philosophiques – du capitalisme au socialisme, en passant par le nationalisme -, dont il sépare le bon grain de l’ivraie, et dont le conservatisme apparaît à la fois comme l’aboutissement et le dépassement. Au coeur de sa réflexion, sur laquelle il est revenu pour nous, un questionnement sur la distinction des fins et des moyens, qui devrait être selon lui au fondement de la politique. A bon entendeur…

Le Point : En France, le terme “conservatisme” est péjoratif, souvent assimilé à la “réaction”. Comment expliquez-vous cela ?

Roger Scruton : Il n’existe pas de véritable courant conservateur en France sur le plan intellectuel. Il y a bien des mouvements idéologiques de défense de l’identité française, mais cela a peu à voir avec l’ensemble cohérent que constitue le conservatisme britannique. Le fait que le conservatisme soit si mal vu en France est dû en partie au système éducatif, où la gauche, prompte à user de l’anathème, a pris le pouvoir. Mais il n’y a rien de mal dans l’idée de conserver quelque chose; c’est ce que nous faisons tous, par exemple au sein de la famille. Nous nous attachons à conserver ce que nous détenons et à le transmettre à nos enfants. Etre un conservateur en politique, c’est simplement étendre à la vie publique les instincts qui rendent la reproduction de la société possible. Or cela est très différent de la “réaction”, terme qui provient de la Révolution française. En Grande-Bretagne, nous n’avons rien connu de pareil et n’utilisons pas le terme de “réactionnaire”, car nous ne pensons pas que les hommes soient mauvais simplement parce qu’ils résistent au progrès ou au changement. Il y a des changements auxquels il faut résister – nous avons résisté à ceux qui se sont produits en Europe en 1939, et à raison. Et, bien que le terme de « conservateur » soit plutôt négatif en France, il existe des conservateurs français, et il y en a toujours eu.

A qui pensez-vous ?

A Chateaubriand, de Maistre, Balzac à sa façon, Proust, Valéry, Claudel, Péguy. Votre culture d’avant la Première Guerre mondiale était autant conservatrice que révolutionnaire. Après la grande humiliation face aux armées prussiennes, il fallait retrouver l’essence du pays et la préserver. Après la Seconde Guerre mondiale, l’influence de Kojève et de ses cours sur Hegel a été majeure. Tous, de Sartre et Beauvoir à Bataille et Lacan, y ont assisté. Leurs idées “antibourgeoises” sont devenues la norme à Paris en 1968. Mais si vous êtes antibourgeois, il doit bien y avoir une bourgeoisie à contester. Or la bourgeoisie est justement ce qu’un Français, s’il est conservateur, tend à respecter, et il n’y a rien de mal à cela – au contraire, c’est ce qui a fait la grandeur de la France. La conscience bourgeoise, quand on la décrit de façon adéquate, n’est pas le fétichisme, mais l’attachement aux racines et au foyer. Elle a son aspect créatif, aussi, que vous pouvez entendre chez Fauré et Debussy, et voir chez Seurat et Pissarro. Quant aux conservateurs d’aujourd’hui, je pense à Alain Finkielkraut, ou encore à Alain Besançon et Rémi Brague.

Il arrive qu’en France on confonde “conservatisme” et “libéralisme économique”. Pourquoi ?

Cette perception y est répandue notamment parce que l’Etat a mis la main sur l’économie après la Seconde Guerre mondiale. Inévitablement, le premier instinct de celui qui veut être conservateur dans le contexte français est de libérer l’économie de l’Etat de sorte que la société civile puisse s’épanouir indépendamment de ce dernier. C’est selon moi le paradigme auquel les conservateurs aspirent : non pas la liberté totale, mais des institutions qui soient indépendantes de l’Etat, ce qui requiert une économie de marché. Mais l’économie de marché ne suffit pas, et le grand problème a été que, dans les années 80, Thatcher, Reagan et leurs successeurs ont fait du marché non pas une nécessaire composante du conservatisme, mais une composante suffisante. Ils ont oublié l’ensemble des autres institutions nécessaires pour que le marché soit, comme c’était le cas auparavant, tempéré. C’est ici que le libéralisme économique moderne est insuffisant : il ne fournit pas de conception de ce que nous souhaitons voir se perpétuer et pour lequel le marché n’est qu’un moyen.

Dans votre dernier ouvrage, How to Be a Conservative, vous explorez huit concepts majeurs de la politique et de la philosophie occidentales, du nationalisme au conservatisme. Dans quel but ? 

Je tente de montrer que chacun de ces concepts contient une part de vérité. Mais lorsque vous essayez d’en faire l’entièreté de la vérité, alors vous introduisez une nouvelle forme de politique, qui implique un contrôle du haut vers le bas. C’est évidemment vrai dans le cas du socialisme. Le socialisme part de la semi-vérité selon laquelle nous ne sommes pas tous capables de contribuer à la même hauteur à l’économie et que, par conséquent, par pure humanité et parce que la nation doit bien tenir ensemble, nous devons prendre soin de ceux qui ne peuvent pas le faire pour eux. Mais si vous en faites le but unique de la politique, alors celle-ci ne consiste plus qu’à partager le revenu national, avec comme résultat la ruine de la société civile.

Le conservateur ne serait donc là que pour limiter les excès des autres ?

Pas uniquement. Le conservatisme consiste surtout dans une conception entièrement différente de la politique, qui ne doit pas viser à contrôler la société, mais à la servir et à préserver les institutions dont la société dépend afin qu’elle puisse s’épanouir par elle-même. Je pense au respect de la loi, à la défense et à tout ce que l’Etat est le seul à pouvoir garantir. J’aurais tendance à dire que l’Etat est un moyen, quand la société civile est une fin en soi.

L’école fait-elle partie de ces institutions à préserver ?

Tout à fait. Nous devons autant que possible soustraire l’éducation au contrôle de l’Etat. Pourquoi ? Lorsque l’Etat exerce son contrôle, il le fait par le biais d’une « politique publique ». Aujourd’hui, ce sont les politiques sociales qui influencent l’éducation, celle-ci devenant un moyen en vue d’une fin – par exemple, la production d’une société plus égalitaire. Mais l’éducation est une fin en soi et, si on la traite comme un moyen, on en perd les bienfaits; c’est seulement lorsqu’on la traite comme une fin en soi qu’on en jouit dans son entièreté.

Le conservatisme a-t-il des défauts ? Quels sont ses potentiels excès ? 

Le refus de l’adaptation, quand il est nécessaire d’accepter des changements auxquels on ne peut pas résister. Il faut plutôt trouver le moyen d’adapter les institutions de façon que ces changements soient acceptés.

Un exemple ?

L’union des homosexuels : autant le mariage est une question complexe, car cela touche une institution dont les enfants dépendent, et ce n’est pas à nous de prendre cette décision, autant l’union civile renforcée me semble être la bonne approche.

Vous viviez à Paris pendant Mai 68. Vous êtes très sévère à l’égard des intellectuels français de cette époque. Pourquoi ? 

Les intellectuels français en vue à l’époque étaient habités par une profonde négativité. Ils avaient identifié la France avec ce monstre, la « bourgeoisie », et voulaient mettre à bas les institutions emblématiques du pays. C’était le cas de Foucault, de Sartre – rappelez-vous que Pol Pot était son disciple ! Et leur indifférence était totale vis-à-vis de ce qui se passait effectivement lorsque leur discours était pris au sérieux.

Vous disiez que la France comptait quelques intellectuels conservateurs. Un courant plus large, comme en Grande-Bretagne, y est-il envisageable ?

Je ne sais pas. Les penseurs soixante-huitards font certainement de l’ombre à ces intellectuels. Car le discours révolutionnaire est enthousiasmant mais trompeur; celui des conservateurs est vrai, mais ennuyeux – il décrit le monde tel qu’il est, avec parfois un certain fatalisme. Ce ne sont pas des messages que l’on veut entendre ! Je ne désespérerai pas pour autant : de petites initiatives émergent à un niveau très local. J’ai été très heureusement surpris par le récent essor du chant choral dans les églises françaises. Chanter ensemble, pour un conservateur, est le paradigme de l’ordre social, pour la raison évidente qu’on le fait librement mais sans objet – c’est une véritable fin en soi. Plus les hommes s’adonnent à de telles occupations, plus ils se sentent chez eux sur cette terre.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

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Credit: Thomas Gainsborough, Landscape in Suffolk, 1746-1750

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