Quand la gauche critique l’immigration de masse

Le Point, 20 November 2014

Ancien directeur du think tank Demos, dont il préside aujourd’hui le conseil consultatif, David Goodhart a publié en avril 2013 The British Dream. Successes and Failures of Post-War Immigration (Atlantic Books), dans lequel il analyse les effets de l’immigration d’après-guerre au Royaume- Uni et met en doute le multiculturalisme. Selon lui, il est aujourd’hui nécessaire et possible de reconstruire une identité nationale qui soit positive et sereine. Que le fondateur et ancien rédacteur en chef de Prospect, l’une des principales revues de centre gauche du pays, éminent journaliste et commentateur réputé, pose la question de l’immigration en ces termes ne pouvait que provoquer un vif débat outre-Manche, notamment au sein de la gauche, partagée comme en France entre son aile progressiste et libérale et sa tendance plus traditionnelle. Les faits donneraient-ils raison à David Goodhart ? Ukip, le parti eurosceptique et hostile à l’immigration de masse, vient d’entrer à Westminster, tandis que David Cameron insiste régulièrement sur la possibilité pour la Grande-Bretagne de quitter l’Union européenne s’il ne peut renégocier les termes de son adhésion. Parallèlement, la menace djihadiste a conduit le Parlement à donner son accord à la participation aux bombardements de l’Etat islamique par la coalition, après que le Premier ministre s’est alarmé de la menace que représentait l’organisation terroriste pour le pays. C’est l’occasion de nous interroger avec l’auteur sur un modèle souvent porté aux nues par les détracteurs de l’intégration à la française, mais qui n’est pas, semble-t-il, sans failles.

Le Point : Selon de récents sondages, les Britanniques considèrent l’immigration comme la question la plus importante à laquelle le pays doit faire face. Dans le même temps, le succès de Ukip est éclatant. Que se passe-t-il ?

David Goodhart : L’immigration est un grand sujet de débat depuis son augmentation considérable dans les années 90. Dans la première phase, entre la fin des années 40 et le début des années 90, les volumes en jeu étaient relativement faibles, mais l’impact psychologique probablement supérieur à celui de l’immigration plus récente, car la société britannique était plus homogène. La seconde vague, après l’arrivée au pouvoir du New Labour en 1997, a eu un effet bien plus important en termes numériques et économiques. Aujourd’hui, 75 % des Britanniques estiment que l’immigration a été et est trop élevée. Personne ou presque ne conteste l’immigration en soi, un niveau modéré en est largement accepté, mais les Britanniques ne sont pas favorables à une immigration nette de 200 000 à 250 000 personnes par an, sans précédent dans notre pays. L’ensemble des partis politiques s’accorde donc sur le principe de réduire l’immigration à un niveau plus modéré.

Le volume de l’immigration pose en partie problème, les Britanniques, surtout les plus âgés, ayant le sentiment par leur perception quotidienne et concrète que le pays change trop vite, en particulier dans les grandes villes. La difficulté provient ensuite de la compétition que l’immigration suscite pour des ressources relativement limitées dans les services publics et le logement, et des tensions qu’elle provoque sur le marché du travail. Personne ne s’attendait en 2004 à ce que 1,5 million d’Européens de l’Est viennent au Royaume- Uni en cinq ans ! Or les infrastructures ne peuvent pas suivre.

En 2004, dans le magazine Prospect, vous développiez déjà l’analyse présente dans “The British Dream”, mais avant la vague d’immigration est-européenne. Pourquoi ?

Le point de départ de cet article était philosophique. J’y analysais l’immigration postcoloniale et l’équilibre entre les droits des minorités à être différentes et à continuer à vivre conformément à leurs traditions culturelles et l’importance d’un certain degré de cohésion sociale. Je voulais attirer l’attention sur la possible tension entre la diversité et le partage. J’y critiquais le multiculturalisme, qui selon moi insistait trop sur la « différence » aux dépens de la « solidarité ». Lorsque les sociétés deviennent plus individualistes, les hommes, dont les expériences sont plus diverses, ne voient plus vraiment l’intérêt du soutien mutuel. Si vous ajoutez à cette évolution une idéologie qui encourage positivement les appartenances de groupe, vous affaiblissez de façon inévitable le sentiment d’attention mutuelle d’une société.

Toutefois, à l’époque, la réalité semblait me contredire, puisque, si l’immigration était en forte augmentation, le niveau de redistribution était important et les dépenses publiques en expansion. Mais ce n’était que temporaire. La rupture s’est produite dans la dernière décennie, et aujourd’hui nombre de jeunes adoptent une attitude thatchérienne à l’égard de l’Etat-providence, tandis que le soutien à l’endroit de nombreux aspects de ce dernier est au plus bas. Je pense qu’il existe un lien entre ce phénomène et l’immigration de masse, bien que ce soit très difficile à prouver.

Quelle définition donnez-vous du multiculturalisme ?

Le multiculturalisme, qui remonte aux premières vagues d’immigration d’après guerre, est une façon d’organiser les relations entre les nouvelles minorités et la société existante. Comme je l’ai écrit dans « The British Dream », l’assimilation à la française et le multiculturalisme britannique proviennent tous deux des pratiques respectives des deux pays dans leurs empires coloniaux. Dans la tradition française, toutes les personnes nées dans l’Empire français étaient en théorie françaises, tandis que les Britanniques, en particulier après la révolte des cipayes de 1857, ont adopté une vision moins civilisatrice et plus économique de l’empire. Nous avons permis aux indigènes de conserver leurs pratiques tant qu’ils respectaient les règles que nous avions établies. Dans les années 50-60, les deux pays ont poursuivi sur leur lancée. Le Royaume-Uni est parti du principe que les immigrants de ses anciennes colonies ne souhaiteraient pas s’intégrer et a accepté qu’ils conservent le mode de vie et les conceptions qu’ils apportaient avec eux. Ce n’était pas source d’inquiétude à l’époque, car on ne s’attendait pas à accueillir beaucoup d’immigrants. De façon remarquable, la vision progressiste s’est inscrite dans la continuité de la vision coloniale : toutes deux ont mis l’accent sur l’autonomie des indigènes puis des nouveaux arrivants, mais pour des raisons différentes. La gauche exprimait en partie de la culpabilité : puisque nous les avions exploités, nous devions leur octroyer aussi bien l’égalité que l’autonomie.

Les conséquences sociales et économiques du multiculturalisme sont-elles nécessairement négatives ?

L’idée selon laquelle il est possible, et même positif, pour les minorités ethniques de vivre à l’écart des normes libérales dominantes de la société britannique et selon les valeurs et les coutumes de leur pays d’origine est enracinée chez nous « Si vous encouragez les appartenances de groupe, vous affaiblissez le sentiment d’attention mutuelle d’une société. » depuis des décennies, même si elle évolue aujourd’hui. Sa résultante, le séparatisme de ces populations, n’est pas saine. Les travaux d’Eric Kaufmann, professeur de sciences politiques à Birkbeck College, University of London, montrent par exemple que près de la moitié de la population ethniquement minoritaire vit dans des lieux où les Blancs britanniques sont en minorité, cette proportion ayant doublé en seulement dix ans. Dans certains quartiers, les écoles montrent également de plus en plus de séparation entre les populations. Pourquoi cela importe-t-il ? Des contacts réduits entre les personnes impliquent une confiance elle aussi réduite et une société non pas de citoyens aux intérêts communs, mais de personnes privilégiant leur loyauté envers leurs groupes d’appartenance. C’est tout aussi négatif pour les minorités, car la mobilité professionnelle et sociale est plus difficile pour ceux qui ont une faible compréhension des codes culturels majoritaires ou une faible connexion avec les réseaux majoritaires. C’est tout le problème de la masse critique : quand quelques groupes minoritaires, en particulier ceux issus de sociétés traditionnelles, deviennent suffisamment importants, il leur devient possible de vivre sans contacts avec la société d’accueil. Des études menées au Canada montrent ainsi que les immigrants des villes comptant une proportion d’immigrants plus importante (Toronto, Vancouver) réussissent moins bien que les immigrants des villes plus petites et moins diverses. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les inégalités ethniques sont plus importantes à Londres qu’ailleurs en Grande-Bretagne.

Dans Voyage au centre du malaise français (Gallimard, 1993), le sociologue Paul Yonnet analysait la montée du mouvement antiraciste en France comme un symptôme de la disparition de notre roman national. Le même phénomène a-t-il été en jeu au Royaume-Uni ?

Pas tout à fait. Mais, dans les années 70 et 80, l’immigration, le racisme et l’antiracisme ont été partie intégrante d’un bouleversement qui les dépassait largement – rien de moins qu’une crise en Irlande du Nord, la fin de l’Empire, la construction de l’UE et d’importants conflits de classes. Tout au long de la période postcoloniale, l’élite progressiste et bienpensante a eu tendance à se montrer très sceptique vis-à-vis de l’Etat-nation. Plus récemment, c’est un terrain où se sont rencontrées la gauche et la droite libérale. Cette dernière plaide pour des frontières aussi ouvertes que possible, non seulement pour les biens et services, mais aussi les personnes et les capitaux, sans croire outre mesure à l’importance du contrat social national. Or c’est ce que la gauche devrait faire ! C’est l’un des paradoxes de la conception de l’immigration à gauche : celle-ci est plutôt collectiviste au plan économique, mais, quand il est question de culture et d’immigration, elle devient très individualiste. Bien entendu, toute démocratie libérale doit considérer les hommes avant tout comme des individus, mais c’est un fait que nous appartenons aussi à des groupes – sociaux ou ethniques – qui restent très importants pour la construction de chacun. Ce constat se rattache au dilemme entre la solidarité et la diversité que j’appelle « dilemme progressiste ». La gauche prône la solidarité par l’intermédiaire d’un haut niveau de dépenses publiques et d’impôts, ce qui exige un sens aigu de la communauté entre les différents groupes, mais elle promeut en même temps une approche individualiste de la culture et de la société quand il s’agit de l’origine ethnique. Ce dilemme n’est jamais entièrement soluble. La diversité dans une société présente des rendements décroissants. C’est pourquoi les avantages de celle-ci doivent être mis en balance avec ses coûts.

Vous expliquez dans votre ouvrage que le Royaume-Uni répond de plus en plus à ces questions de façon similaire à la France. Y a-t-il donc un domaine où nous serions un exemple pour vous ?

Nous avons pris conscience des problèmes causés par le multiculturalisme, en particulier le fait que les gens vivaient des « vies parallèles », selon la célèbre formule du rapport Cantle de 2001. Ensuite, plusieurs événements se sont succédé : les émeutes de 2001 dans les villes industrielles du Nord, le 11 septembre 2001 et les attentats du 7 juillet 2005 à Londres. La classe politique a soudain réalisé qu’elle devait réfléchir davantage à l’intégration. Ce changement ne s’est pas traduit dans la loi, il s’agissait davantage d’une tournure d’esprit. Prenez cet exemple emblématique, l’affaire du printemps dernier que l’on a appelée «cheval de Troie » (« Trojan horse ») à Birmingham, où des musulmans radicaux ont tenté de prendre le contrôle d’écoles publiques. Ce scandale est le produit de trente ans de laissez-faire multiculturaliste. En substance, on a permis aux musulmans, aussi longtemps qu’ils obéissaient aux lois, de continuer à vivre conformément à leurs traditions et de faire passer leur identité religieuse avant leur citoyenneté. Or il se trouve que certaines de leurs croyances ne s’accordent pas avec nos sociétés libérales – c’est le cas, par exemple, de l’égalité entre les hommes et les femmes telle que nous la concevons. Auparavant, lorsque les deux modèles étaient en conflit, nous acceptions que la société libérale cède. Aujourd’hui, nous ne l’acceptons plus. Nous voulons que les musulmans fassent partie de la société britannique, sans qu’ils abandonnent leur foi pour autant.

Que répondriez-vous à ceux qui pensent que la nation est derrière nous ?

Que notre expérience quotidienne nous montre le contraire. L’Etat-nation reste absolument central pour notre identité, notre langue, nos expériences et notre histoire. Nos Etats-nations incarnent tout ce qui est cher aux progressistes, comme la redistribution des plus riches vers les plus pauvres, les contrats social et générationnel, la responsabilité démocratique et tout un ensemble de valeurs. Je n’aime pas le terme de valeur quand il s’agit de l’intégration des minorités, car tout l’intérêt d’une société libérale est que ses citoyens peuvent vivre conformément à des valeurs différentes. Mais, en dépit de ces valeurs différentes, nous partageons certains intérêts et expériences, et c’est cela que nous devons mettre en avant. Les Etats-nations reposent sur des institutions – au Royaume- Uni, le National Health Service, la BBC, en général le partage des mêmes services publics – et le sentiment d’un soutien mutuel par l’intermédiaire de notre travail et de nos impôts. C’est un cercle vertueux : l’Etat-providence est sous-tendu par la nation, et celle-ci l’est par l’Etat-providence.

Propos recueillis par Laetitia Strauch-Bonart

 Read the article on Lepoint.fr 

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