Theodore Zeldin : comment éviter le choc des civilisations

Le Point, 16 October 2014

“L’Anglais le plus populaire de France”, ainsi qu’on le surnommait dans les années 80, revient dans les librairies françaises avec Les plaisirs cachés de la vie (Fayard). Dans ce nouvel essai gourmand et érudit, Theodore Zeldin convoque différents personnages historiques, issus du monde entier, et conte leurs aventures pour en tirer quelques ébauches de leçons – mais toujours à la forme interrogative. Il brosse le portrait des plaisirs plus ou moins déçus de l’homme d’aujourd’hui, qu’il soit seul ou exalté par son appartenance à une nation ou une religion. Autant d’invitations à une conversation sans fin avec nous-mêmes et les autres.

Historien, peintre, “explorateur” comme il se définit lui-même, auteur d’une Histoire des passions françaises (1973-1977) ayant fait l’effet d’une bombe il y a quarante ans, Theodore Zeldin évoque dans cet entretien la recherche du bonheur, la complexité humaine, le travail et, bien sûr, la France. Et si, à l’heure où l’autocritique française est à son comble, la vérité se trouvait outre-Manche ? Atypique et imprévisible, Theodore Zeldin aime la vie des autres et la France – et il ne s’en cache pas.

Le Point : Que proposez-vous au lecteur dans « Les plaisirs cachés de la vie » ? Quels sont ces “plaisirs” ?

Theodore Zeldin : Je parle des plaisirs inconnus, oubliés ou gâchés. Je suis à la recherche d’un art de vivre qui convienne à des êtres humains refaçonnés par l’éducation, inlassablement critiques, curieux et exigeants. La modernité nous a invités à faire mieux que nos parents et à nous libérer des tyrannies publiques et privées d’antan, mais nous avons été trop souvent déçus par des utopies, des idéologies et des promesses illusoires. Une des découvertes les plus importantes de notre siècle est que nos souvenirs se forment dans la même partie du cerveau que celle où nous pensons l’avenir. Les malades qui perdent la mémoire perdent aussi la capacité d’imaginer le futur. Pour développer une vision nouvelle de l’avenir, nous devons donc commencer par avoir une nouvelle vision du passé.

Les personnages de votre ouvrage échouent la plupart du temps. Pourquoi ?

Qui peut se targuer d’avoir réussi ? Nous avons créé une mythologie en élevant certains hommes au rang de héros et en nous persuadant que nous devions les imiter. Rares sont les réussites qui ne mènent pas à des résultats imprévus ou pervers. Cela est particulièrement vrai des réussites publiques, et c’est pour cette raison que je donne tant de place, y compris dans ce livre, à la vie privée, aux relations interpersonnelles qui déterminent de plus en plus la qualité d’une existence, aux sentiments qu’on ne dévoile qu’avec précaution et aux croyances intimes qui caractérisent de façon si individuelle l’appartenance à une nation ou une religion. La vie privée est une dimension de l’individu qui nous rend plus humbles dans la certitude que nous avons de nous comprendre les uns les autres.

Mais ne dit-on pas que les vices privés font les vertus publiques ?

Je ne suis pas d’accord. La sphère publique est souvent corrompue par des faux-semblants, et il ne me semble pas que l’hypocrisie et les mensonges rendent la vie plus agréable. Au lieu d’organiser la société conformément à l’homme moyen, il est donc temps de reconnaître l’originalité de chacun.

Vous aimez la “conversation” et l’évoquez dans ce livre. N’en avez-vous pas une conception un peu trop utilitaire ? Ne devrait-elle pas rester un “plaisir” du quotidien ?

La conversation est le processus par lequel les inhibitions sont atténuées et la confiance commence à s’établir; elle est un remède à l’isolement qui s’accentue avec l’urbanisation et la spécialisation. En effet, même si le travail permet de sortir de son isolement, les gestes de certains travailleurs sont aujourd’hui contrôlés plus minutieusement que dans le passé, et les pressions et le stress augmentent.

Le travail d’aujourd’hui n’est-il pas au contraire plus agréable ? Nous travaillons moins longtemps, des métiers dangereux disparaissent…

Aujourd’hui, un milliard de jeunes gens sont à la recherche non seulement d’un travail, mais d’un travail qui leur convienne. Or le travail tel qu’on l’organise aujourd’hui n’est pas adapté aux jeunes générations, qui ont parfois bénéficié de vingt ans d’enseignement.

Vous dites vous inspirer de toutes les civilisations. L’héritage européen n’est-il pas suffisant pour comprendre les « plaisirs cachés » ?

Notre propension à nous concentrer sur l’héritage européen, grec notamment, fondé en réalité sur l’esclavage et la peur des Barbares, nous limite. J’ai choisi plutôt de susciter une conversation entre toutes civilisations, autant que nos connaissances et la barrière des langues nous le permettent. Dans ce livre je donne une place importante à des personnages chinois, indiens et musulmans. Evidemment, cela a d’autant plus d’importance aujourd’hui que nous nous préparons à une confrontation bien regrettable avec la Chine et l’Islam. La conversation avec la différence vaut de façon générale : même quand je ne suis pas d’accord avec vous, je peux trouver quelque chose en vous capable de créer un lien entre nous. C’est pourquoi je ne parle pas de créativité – tout le monde aujourd’hui veut être « créatif » – mais de « cocréativité ». On ne peut pas créer tout seul comme un dieu, il faut un partenaire.

Nous nous préparons à une confrontation avec la Chine et l’Islam, dites-vous. Croyez-vous au choc des civilisations ? À quels remèdes pensez-vous ?

Le choc des civilisations n’est que la constatation de l’ignorance et des silences qui les séparent. Des silences nous séparent de la majorité de nos compatriotes aussi. En Irlande du Nord, les terroristes étaient des voisins qui ne se parlaient pas. La paix s’est établie non par la force armée mais après d’innombrables conversations privées, de face-à-face, qui ont très lentement développé un respect et une confiance mutuels. Aujourd’hui, chaque année, un milliard d’individus voyagent à l’extérieur de leur propre pays, mais nous n’avons pas encore renouvelé le concept de l’« étranger », ni celui de l’hôtel – qui n’est qu’un dortoir au lieu d’un centre culturel reliant voyageurs et autochtones -, ni celui du touriste, qui ne rencontre que des guides. A la commémoration de la Révolution en 1989, les Français ont invité les Chinois à prendre la tête du cortège. Aucun pays au monde n’a jamais rien fait de pareil.

Comment vous décririez-vous vous-même ? Êtes-vous un historien, un conteur, un sage ?

Je suis un explorateur. En particulier, je ne cesse de m’intéresser à ce grand mystère qu’est l’être humain : rencontrer des personnes différentes de moi est la chose la plus utile que je puisse faire.

Est-ce pour cette raison que vous vous intéressez depuis toujours à la France, parce qu’elle est différente de votre pays ?

De même que Voltaire avait besoin de l’Angleterre pour élaborer ses idées sur la liberté, j’ai besoin de la France pour comprendre le concept de l’art de vivre. J’applaudis à l’exception française, qui insiste sur le fait qu’un monde uniforme serait ennuyeux et qu’il peut toujours y avoir d’autres manières d’agir et de se conduire. La France a été une muse pour moi, mais pas une muse jalouse, car elle a toujours admiré des pays voisins ou lointains, comme si sa devise était « peut mieux faire ». Elle s’est intéressée à l’Allemagne pendant le romantisme, à l’Angleterre pendant le XVIIIe siècle, ensuite à la Chine et même à l’Union soviétique. Elle m’a donc encouragé à étudier l’humanité entière. L’intelligence est admirée en France, et l’élégance partout présente.

Vous êtes de ceux qui ont le mieux dépeint les passions françaises dans les années 70. Ne sont-ils pas aujourd’hui sujets à des passions tristes ?

La France a toujours été un peu en mauvais point. Parce qu’elle est consciente d’elle-même, elle ne cesse de se plaindre, d’où ces débats permanents. Mais les chiffres économiques ne donnent pas une image exacte de la qualité de la vie ni des forces industrielles de votre pays. Bien sûr, la situation actuelle a des côtés inquiétants, et vos certitudes s’écroulent. Mais cela vous libère de croyances qui ne sont plus réalistes et vous oblige à chercher des solutions nouvelles. Des institutions apparemment rigides et immuables sont capables de se transformer quand on observe les individus qui les composent plus minutieusement. Dans la conclusion de mon livre « Les Français », j’écrivais qu’il existait autant de minorités en France qu’il y avait d’habitants. C’est toujours le cas, et c’est une chose bien précieuse.

Propos recueillis par Laetitia Strauch

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Credit: Kandinsky, Sky Blue, 1940

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