Chasse aux déficits : et si la France s’inspirait de la Big Society britannique? 

Figarovox, 17 April 2014

La Big Society de David Cameron, un modèle à suivre pour une France en crise? A première vue, la question peut sembler provocatrice.
Après avoir figuré au coeur du discours politique de David Cameron durant la campagne de 2010, et innervé l’ensemble des actions du nouveau gouvernement de coalition à son arrivée au pouvoir, le concept de Big Society a en effet connu divers avatars.
Sous ce terme, le premier ministre Britannique entendait transformer radicalement les rapports entre l’Etat et la société civile, en s’appuyant sur les ressources qui constituent cette dernière pour réformer des services publics et un Etat providence à bout de souffle.
L’expression de Big Society renvoyait à la célèbre assertion de Margaret Thatcher selon laquelle “la société n’existe pas, seuls existent les individus”. Pour David Cameron, au contraire, “la société existe bel et bien; ce n’est juste pas la même chose que l’Etat”. Ce sont toutes ces institutions intermédiaires, formelles comme informelles, choisies ou héritées de la tradition, qui permettent à la sociabilité naturelle de l’individu de s’épanouir et aux échanges de prospérer. Cette société civile préexiste à l’Etat, et c’est justement sa confusion avec l’Etat qui a contribué à l’affaiblir. Devenu hégémonique, ce dernier n’a plus en face de lui que des individus atomisés, et une société désormais “brisée”, dont les symptômes sont connus, de la persistance des inégalités sociales qu’entraine la désagrégation de la famille à la culture de l’assistanat.
Toute l’originalité du discours sur la Big Society consistait à chercher un remède à ces maux dans les ressorts de la société elle-même, plutôt que dans le renforcement de l’Etat ou l’accroissement de la dépense publique. Prenant acte de l’antériorité historique d’une «société providence» à l’essor de l’Etat du même nom, il s’agissait ici de mobiliser différentes initiatives, que celles-ci naissent d’institutions formelles (le “tiers secteur”) – organisations caritatives, mutuelles, coopératives, entreprises sociales, – comme informelles – réseaux de voisinage, solidarités locales, bref tout ce que les anglo-saxons désignent sous le terme de “communautés” – pour entreprendre de reconstruire la société. Et dès lors que la société civile est à reconstruire, l’Etat avait ici paradoxalement un rôle actif à jouer, comme catalyseur des initiatives sociales.
Enfin, plutôt qu’un programme précis à mettre en oeuvre, la Big Society se présentait comme une vision directrice pour l’action du gouvernement, comme l’illustre la diversité des politiques placées sous son égide: l’ouverture des services publics aux initiatives privées, qu’elles soient issues des entreprises, du tiers secteur ou des communities, la réforme de l’éducation et celle du système de santé, la politique de décentralisation et la promotion du “localisme”, le soutien au tiers secteur et à l’action civique, et enfin la réforme du système de prestations sociales et des incitations au retour à l’emploi.
Près de quatre ans après, le concept reste controversé: certains y voient un échec, d’autres critiquent des renoncements, d’autres enfin en soulignent les succès et les innovations. Certes, la mise en oeuvre de la Big Society s’est effectuée conjointement à une politique d’austérité sans précédent depuis l’après-guerre. Or les modalités de cette politique d’austérité – et non la nécessité de l’austérité elle-même – ayant fait débat, la perception de la Big Society par l’opinion publique s’en est trouvée mitigée et a conduit le gouvernement à en abandonner l’expression. Faut-il conclure de cet abandon sémantique à celui de l’esprit qui y préside et aux réformes qui en sont issues? Nullement: la tentative de réforme de l’ensemble des services publics, même si elle n’en est qu’à ses débuts, reste digne d’intérêt.
En particulier, la généralisation des mécanismes de rémunération au résultat dans la fourniture des services publics, la conversion progressive de l’ensemble des écoles publiques en établissements autonomes, l’expérimentation, au niveau le plus local, de nouveaux modèles de co-production du service public ou l’introduction d’outils de financement privé dans le financement du secteur social sont autant de signes de transformation silencieuse de grande ampleur que nous aurions tort d’ignorer.
Au-delà, c’est l’inspiration initiale qui importe. L’ambition de la Big Society est de décrire – positivement pourrait-on dire – ce que serait une société caractérisée par un Etat moins hégémonique. Plus que les dépenses publiques, c’est le recours à l’Etat que la Big Society vise à réduire; l’horizon de temps sur laquelle elle se déploie est donc par définition différent de celui du simple redressement budgétaire. C’est bien sûr ce qui fait tout son intérêt, à l’heure où la plupart des gouvernements peinent à articuler un discours positif sur l’austérité.
En s’interrogeant sur le fonctionnement et la légitimité d’un Etat providence en crise et en montrant que les failles de ce dernier sont d’abord morales et intellectuelles avant d’être économiques, la Big Society s’offre aussi comme la seule alternative véritable à un modèle social-démocrate fantasmé par l’ensemble de la classe politique française.
Comment ne pas voir en effet les failles de cette social-démocratie, qui est somme toute “un arrangement en vertu duquel nous cessons d’être les principaux responsables de notre propre comportement, pour l’être en retour de celui de tous les autres”, selon l’excellente formule de T.E Utley? Et ce dernier d’ajouter, clairvoyant, que “les tentations que cette disposition offre à la feinte indignation (…) et à l’évasion pure à l’égard du devoir sont infiniment trop grandes pour l’homme déchu”.
Droite et gauche communient dans notre pays dans le même idéal – celui d’un “modèle social français” qu’il s’agirait de préserver à tout prix, et qui repose sur l’idée que la seule solidarité légitime est celle qu’encadre l’Etat. Les mêmes ne semblent pas voir que la société française se caractérise chaque jour davantage par une défiance généralisée, tant des citoyens envers les institutions que des citoyens entre eux, ni que le versement de prestations sociales ne saurait tenir lieu de lien social. Au nom de la « cohésion sociale », l’Etat se targue en France de puiser sa légitimité dans la résolution des conflits – la vie civile n’étant pas capable d’engendrer autre chose selon une certaine conception républicaine – plutôt que dans faculté à créer des incitations, à rendre autonome et capable.
Apprendre à distinguer cette « cohésion sociale » de la nécessaire vigueur d’une société civile digne de ce nom, donc véritablement indépendante, voilà ce qui nous semble aujourd’hui essentiel. Il est donc temps d’imaginer un nouvel équilibre qui mette pleinement la sphère publique au service de la société civile.
Eudoxe Denis et Laetitia Strauch
Read the article on Lefigaro.fr

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s