Libérons l’école, en suivant l’exemple du Royaume-Uni! 

L’Opinion, 15 January 2014

Si le Royaume-Uni doit à son dynamisme économique retrouvé de faire à nouveau la Une des médias, ce phénomène ne doit pas occulter une autre mutation en cours, tout aussi majeure. Une révolution silencieuse est à l’œuvre outre-Manche : en trois ans, le paysage éducatif y a été entièrement transformé.

A l’heure où nos concitoyens doutent de plus en plus de notre institution scolaire, dont les performances et le caractère supposément égalitaire sont battus en brèche, comme l’ont récemment montré les derniers résultats de l’enquête PISA de l’OCDE, l’exemple britannique est sans aucun doute porteur de leçons importantes pour notre pays.

L’échec du New Labour au plan éducatif

Qu’en était-il en 2010, avant l’arrivée des conservateurs au pouvoir ? Malgré une hausse des dépenses sans précédent sous les gouvernements Blair et Brown, le bilan du New Labour au plan éducatif était un échec. Le système scolaire britannique s’était montré incapable d’intégrer les élèves les plus en difficulté, le plus souvent issus des classes populaires, ces derniers réussissant deux fois moins bien que leurs pairs aux examens. Inversement, il avait aussi failli à faire atteindre aux meilleurs élèves tout leur potentiel, la progression de ces derniers étant inférieure au sein des comprehensive schools (l’équivalent de notre collège unique) à ce qu’elle était hier au travers des grammar schools (les établissements sélectifs abolis par le gouvernement travailliste dans les années 1970). Enfin, il avait entièrement décroché vis-à-vis d’un système éducatif privé (celui des public schools).

Principes de décentralisation, de participation et de partenariat

Face à ce constat, la réponse du gouvernement conservateur fut d’engager une révolution radicale, qui constitue sans doute à ce jour la réussite la plus emblématique de la « Big Society » prônée par David Cameron lors de sa campagne de 2010. S’inscrivant en faux contre l’héritage laissé par le New Labour, qui ne voyait le salut du service public que dans une dépense publique toujours croissante, la Big Society consistait à transformer radicalement le fonctionnement de l’Etat en prenant appui sur le potentiel que constitue la société civile.

Trois principes étaient mis en avant : le principe de décentralisation et de subsidiarité, le principe de participation et enfin le principe d’ouverture et de partenariat.

Dans le domaine éducatif, la déclinaison de ces principes a conduit le gouvernement Cameron à introduire des « free schools », sur le modèle de ce qui existe actuellement en Suède. Changement majeur, il s’agit d’ouvrir aux groupes de parents d’élèves ou d’enseignants, aux associations caritatives ou aux associations religieuses – mais non au secteur lucratif, contrairement à la Suède – le droit de candidater auprès du ministère de l’Education pour établir une « école secondaire » (qui correspond en France aux collèges et lycées) ou une école primaire. En cas d’acceptation du dossier de candidature, l’école bénéficie du financement par l’Etat – à même hauteur que les établissements publics – tout en restant en dehors du contrôle de l’autorité locale. L’originalité de la free school est d’être dotée d’une autonomie considérable pour définir son mode de fonctionnement interne – programmes, pédagogie, recrutement du personnel enseignant et salaires, organisation des rythmes scolaires. En revanche, elle ne peut imposer de frais de scolarité aux parents d’élèves, ni sélectionner ces derniers sur leurs performances scolaires. Outre les free schools, les conservateurs ont aussi encouragé la généralisation du modèle des academies, introduites par le gouvernement précédent : là encore, il s’agit d’éliminer la bureaucratie superflue tout en donnant une autonomie maximale au chef d’établissement, en lui permettant d’adapter le fonctionnement de l’école aux circonstances locales. Les academies peuvent s’adjoindre le soutien de sponsors issus du secteur privé ou associatif représentés à leur conseil d’administration.

La révolution de l’autonomie scolaire concerne plus de deux millions d’élèves

Trois ans après, la transformation du système éducatif est une réalité. A la rentrée 2013, on compte 174 free schools ouvertes ; 105 autres devraient ouvrir cette année. En rythme de croisière, ces dernières devraient représenter plus de 130 000 places – ce qui ne représente certes à ce stade qu’environ 1 % du total des élèves scolarisés, mais près d’un tiers des capacités additionnelles qui ont dû être ouvertes pour faire face au mini-baby-boom que connaît notre voisin d’outre-manche depuis une dizaine d’années. Surtout, plus de la moitié des écoles secondaires et un peu plus d’une école primaire sur dix ont été transformées en academies : la révolution de l’autonomie scolaire concerne donc désormais plus de deux millions d’élèves. Le Labour lui-même convient qu’il sera difficile de revenir en arrière.

Des performances positives pour l’ensemble des élèves

S’il est encore trop tôt pour évaluer l’impact à long terme de cette réforme, deux éléments permettent d’y voir une avancée encourageante. Les évaluations de l’Ofsted mettent en avant les performances supérieures de la première vague de free schools ouvertes en 2011, ainsi que celles des academies, par rapport à l’ensemble des écoles publiques. D’autre part, on peut s’appuyer sur les dernières études académiques conduites en Suède, où les free schools ont été introduites au début des années 1990 ; on compte aujourd’hui dans ce pays plus de 10 % d’écoles indépendantes. Ces études font état de résultats positifs, qui, bien que faibles, restent statistiquement significatifs. Elles démontrent que la performance des élèves, dans les écoles indépendantes aussi bien que dans les écoles publiques, y est positivement corrélée au pourcentage d’élèves inscrits dans les premières, et ce sans que le coût de l’enseignement n’augmente. Pourquoi ? Parce que l’introduction d’écoles indépendantes est positive pour l’ensemble des élèves, l’émulation entre établissements générant une amélioration globale de la qualité de l’enseignement dispensé et des performances scolaires.

La possibilité de choisir son école à tous

Bien sûr, l’introduction des free schools, et plus largement l’autonomisation des établissements scolaires, avec la conversion des établissements publics en academies, n’a pas manqué de soulever un certain nombre de critiques ; pour l’essentiel, celles-ci s’avèrent sans fondement véritable.

La principale d’entre elles porte sur les inégalités que ne manquerait pas de susciter un tel système. Pour obtenir de meilleurs résultats, les établissements ne seraient-ils pas tentés de sélectionner leurs élèves ? Inversement, l’introduction d’un choix accru pour les parents – et des approches pédagogiques qu’ils proposent – ne risque-elle pas de porter préjudice à l’idée d’une garantie de la qualité de l’éducation offerte à chacun ?

Ce que le premier argument ignore, c’est que le risque de sélection adverse existe déjà largement aujourd’hui, du fait de l’existence d’un système privé, dont l’accessibilité dépend des moyens financiers de chacun. C’est justement la vertu des free schools que d’étendre la possibilité de choisir son école à tous, indépendamment de ses ressources financières ou de son niveau scolaire. Cette conception heurte bien sûr les belles âmes progressistes, dont la vision déterministe va jusqu’à dénier aux classes populaires l’exercice même de leur libre arbitre, tant il est entendu que ces dernières ne sauraient en faire bon usage. L’implication des parents dans l’éducation scolaire, principe fondamental des free schools, nous rappelle que celle-ci ne s’arrête pas aux portes de l’école. Même si l’Etat organise le service public de l’instruction, l’éducation reste l’apanage, en premier lieu, des parents. L’école publique n’est là que pour les aider à exercer ce devoir et non s’en décharger sur l’Education nationale. On aurait tort dans ce cadre d’interpréter la question du choix de l’école sous une seule perspective consumériste : il s’agit avant tout de reconnaître aux parents la possibilité et le devoir de définir ce qui constitue pour eux une bonne éducation. Dénier cela aux classes populaires, c’est donc leur dénier toute compétence morale.

L’égalité devant le service public en matière éducative, un leurre

Quant au risque de qualité, si celui-ci existe, nul ne saurait nier pour autant les disparités qui se cachent déjà sous la pseudo-uniformité du système public. En France comme au Royaume-Uni, l’égalité devant le service public en matière éducative est un leurre qui ne trompe personne : tout le monde sait bien qu’en fonction de son lieu d’habitation, on bénéficie déjà d’un traitement différencié (ce que les Britanniques appellent « postcode lottery »). Loin d’aggraver cet état de fait, la logique du choix scolaire peut permettre de le corriger : le pari est bien de s’appuyer sur le potentiel d’expérimentation qu’offrent des établissements autonomes, et leur capacité à s’adapter aux besoins de chacun. La promotion de la diversité – celles des approches, pas seulement celle des individus – y est donc faite dans le but de prévenir l’échec et de susciter la créativité. Comment ne pas voir en effet que l’échec des élèves vient en partie de ce que l’on impose des modèles homogènes à une population scolaire désormais infiniment variée ?

A la lumière de ce constat, on voit combien notre pays est doublement coupable. Nous cantonnons l’expérimentation à la marge du système, réservant de fait les avancées possibles à une population privilégiée et informée, qui dans un mouvement coupable est ensuite la première à dénoncer les inégalités d’un système qu’elle contribue à entretenir.

L’heure est donc venue de libérer l’école, premier jalon d’une nécessaire redéfinition des services publics qui saura inclure vraiment la société, ses exigences et son autonomie.

Eudoxe Denis avec Laetitia Strauch

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